
Le gouvernement fédéral doit dégager 10 milliards d'euros d'ici 2029, sur des dépenses publiques qui ont atteint 348 milliards en 2025. L'effort pèse 2,9 % du budget et ne comble pas le tiers du déficit annuel. Aucun chef d'entreprise n'appellerait cela un plan de sauvetage : il appellerait cela un début. La question du conclave n'est pas de savoir combien on taxe, mais si l'État accepte enfin de se gouverner.
Abordons le dossier comme on prend celui d'un client. En 2025, les administrations publiques belges ont encaissé 314,7 milliards d'euros de recettes et engagé 348 milliards de dépenses. Le solde de financement s'établit à −33,2 milliards, soit 5,2 % du PIB. La dette atteint 692,5 milliards, soit 107,9 % du PIB — un peu plus de deux années de chiffre d'affaires. Les charges d'intérêt absorbent 14,3 milliards.
Transposez ces chiffres sur le bilan d'une société commerciale : structurellement déficitaire, surendettée, avec un service de la dette qui recommence à mordre. L’expert-comptable poserait la question de la continuité. Le banquier demanderait un plan.
Ce plan existe : 10 milliards d'euros d'ici 2029. Rapportés à 348 milliards de dépenses, ils pèsent 2,9 % — moins de 1 % par exercice ; rapportés au déficit de la seule année 2025, ils en couvrent moins d'un tiers. Voilà la mesure du débat qui s'ouvre : nous ne discutons pas d'un redressement, mais d'un premier geste. Et déjà ce premier geste paraît hors d'atteinte.
Le premier réflexe du dirigeant sous pression, c'est le prix. Pour l'État, le prix s'appelle l'impôt. Sauf que le marché est ouvert et le tarif déjà au plafond : avec un coin fiscal de 52,5 % pour un isolé au salaire moyen, la Belgique demeure, selon l'OCDE, le pays le plus taxant de ses trente-huit membres — devant l'Allemagne et la France, près de dix-huit points au-dessus de la moyenne.
Un dirigeant qui pratique déjà le tarif le plus élevé du marché sait ce qui l'attend s'il augmente encore : ses meilleurs clients changent de crèmerie. En fiscalité, ce client a un nom : le capital, le siège de décision, le travailleur qualifié. Il ne proteste pas ; il part. Et l'on découvre, l'exercice suivant, que la hausse du taux a produit une érosion de la base. Taxer davantage n'est pas encaisser davantage : c'est une hypothèse, jamais un résultat.
Cela ne condamne pas toute recette nouvelle : cela impose de distinguer une base captive d'une base mobile, et de cesser de traiter les deux comme une même variable d'ajustement.
Deuxième levier : le même prix, mais moins de marchandise. L'agroalimentaire a un mot pour cela, la shrinkflation. L'État la pratique sans jamais la nommer. Le taux ne bouge pas, mais le délai de traitement s'allonge, le remboursement se restreint, le guichet ferme un jour de plus. Personne ne vote cette décision : elle s'installe. C'est l'économie la plus commode — et la plus corrosive, parce qu'elle détruit la seule chose qui rende l'impôt supportable, le sentiment d'en recevoir la contrepartie.
Troisième levier, tout aussi tentant : couper la communication et l'investissement. Leur suppression n'apparaît pas dans le résultat de l'exercice où on la décide, mais dans celui d'après. Pour l'État : l'entretien des infrastructures, la numérisation de l'administration, la recherche, la formation. Chaque euro non investi améliore le solde de 2027 et dégrade le potentiel de 2035. C'est la définition même d'une économie qui n'en est pas une.
Reste le quatrième levier, le plus exigeant : réorganiser. Revoir les processus, supprimer les doublons, simplifier les procédures, mesurer ce que coûte une décision avant de la prendre. C'est le chantier que l'on repousse tant qu'une hausse de prix reste possible — et que l'on mène le jour où il n'en reste plus.
La Belgique en est là. Entre 2002 et 2025, les dépenses publiques sont passées de 48,6 % à 54,2 % du PIB, tandis que les recettes se maintenaient autour de 49 %. L'écart ne vient pas d'un effondrement des recettes : il vient d'une croissance des dépenses que nul n'a arbitrée. Nous avons ajouté des dispositifs sans jamais en retirer, empilé des niveaux de pouvoir sans jamais en clarifier un seul, et financé la différence par l'emprunt tant que les taux le permettaient. Ils ne le permettent plus.
Un bon manager n'est pas celui qui trouve la mesure la moins douloureuse : c'est celui qui accepte qu'une décision produise ses effets sur deux horizons et les assume tous les deux — le court terme, où l'on encaisse le coût politique, et le moyen terme, où l'on récolte, ou pas. Toute la difficulté belge tient dans cette asymétrie : nos échéances électorales sont plus courtes que nos cycles d'investissement.
Et si nous réclamions que l'État se dote enfin d'un manager de l'année ? L'idée fait sourire. Elle mérite mieux : ce titre ne récompense jamais celui qui a le plus coupé ni le plus facturé, mais celui qui a rendu son entreprise viable sans la vider de sa substance — et qui a su expliquer pourquoi.
Car l'alternative n'est pas l'immobilisme confortable. Le 6 septembre, en Saxe-Anhalt, l'AfD a réuni 44,1 % des voix contre 17,1 % à la CDU, avec une participation de 76 % en forte hausse. Un Land entier a préféré le parti qui promet de rompre à ceux qui géraient sans expliquer. Le déclin économique n'y a pas fait naître une exigence de gestion : il y a fait prospérer une offre d'illusion.
C'est le vrai risque de l'automne belge : non que le conclave échoue à trouver dix milliards, mais qu'il les trouve mal — par le seul levier du prix ou du paquet allégé — et qu'il laisse à d'autres le soin de raconter que tout cela était évitable. Gouverner, ce n'est pas arbitrer entre taxer et couper. C'est assumer qu'une décision d'aujourd'hui a un prix, et qu'une décision différée en a un plus élevé, payé par quelqu'un d'autre.
L'État n'a pas besoin d'un caissier de plus. Il a besoin d'un manager. Et un manager, cela se juge toujours sur deux exercices.
Cette opinion a également été publiée dans L'Echo