
Être économiste, ce n’est pas seulement examiner le présent. C’est s’imposer, sans cesse, l’exercice de la prospective en décelant les invariants et les signaux faibles de l’Histoire, mais surtout leurs corrélations, leurs juxtapositions et les moments où ils finissent par converger.
Or, autour de 2028-2030, plusieurs tensions pourraient précisément se rejoindre aux États-Unis.
Je vois une crise composite préparée depuis longtemps par des transformations économiques, démographiques, technologiques et politiques.
L’investissement dans l’intelligence artificielle continuera probablement à progresser à un rythme considérable. Les gains de productivité apparaîtront, mais ils seront très inégalement répartis entre les entreprises, les secteurs et les catégories professionnelles. C’est là que réside un paradoxe : les États-Unis pourraient simultanément manquer de travailleurs et avoir trop de travailleurs dans certaines professions.
L’intelligence artificielle peut donc résoudre une partie du problème démographique tout en aggravant la question sociale. Si ses gains de productivité se concentrent dans les profits, les valorisations boursières et les patrimoines, la solution économique deviendra une tension politique majeure. La question centrale sera elle de sa répartition entre le travail humain et le capital algorithmique.
À cela s’ajoutera la contradiction migratoire. Une économie vieillissante aura besoin de travailleurs supplémentaires au moment même où l’immigration devient un sujet de polarisation politique extrême.
Enfin, la dette fédérale limitera probablement la capacité d’une réponse budgétaire classique. C’est peut-être là le facteur le plus inquiétant. Les États-Unis pourraient entrer dans cette période avec davantage de besoins collectifs, plus de dépenses liées au vieillissement, des investissements technologiques gigantesques et moins de marges de manœuvre financières.
L’analogie serait plutôt une étrange combinaison des années 1870-1890 pour la concentration industrielle et le pouvoir des nouveaux capitalistes, de la fin des années 1960 pour le conflit culturel, des années 1970 pour les tensions économiques et politiques, et de l’année 2000 pour la spéculation technologique.
Mon estimation personnelle est qu’il existe une probabilité de 65 à 70 % qu’une crise économique et politique significative survienne entre 2028 et 2032, et environ 35 à 40 % de probabilité qu’elle transforme durablement le modèle américain.
L’année 2030 n’a rien de magique. Mais elle pourrait constituer le centre d’une zone de vulnérabilité historique, où l’intelligence artificielle serait à la fois le remède économique et l’accélérateur social de la crise.