
Ce qui est gratuit ne l’est pas. Les moyens mobilisés pour ne pas faire payer pourraient être utilisés autrement, et mieux.
Agitation dans le vaste monde des mordus de la petite reine : il serait question, dorénavant, de rendre payant l’accès des spectateurs à certains tronçons du Tour de France. Dans les derniers virages de la montée vers l’Alpe d’Huez, c’est donc encore la logique du profit qui ferait la course en tête. Ce ne serait pas inédit, il y a ainsi des emplacements de choix payants au Tour des Flandres, mais ce serait quand même un changement de braquet ! Alors que l’anthropologue Philippe Descola considère que l’avenir de notre planète exige une « dé-mercantilisation », nous verrions le « marché » grignoter toujours plus d’espaces.
L’indignation face à cette possible nouveauté est intéressante. Football, basketball, tennis, nous acceptons sans difficulté que les spectacles sportifs professionnels soient payants. Pourquoi alors s’offusquer ici ? Car on privatise un lieu public ? Car c’est une augmentation du coût de la vie ? Car cela creuse l’écart entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas ? Car cela marque un abandon des citoyens par les pouvoirs publics ? Car on se braque sur les droit acquis : on accepte sans rechigner de payer pour ce qui n’a jamais été gratuit mais on s’oppose à payer pour ce qui était gratuit ? En finances publiques, il est bien connu que le mécontentement des citoyens se focalise sur les éventuels nouveaux impôts, quand bien même ils seraient mieux fondés que les anciens (une observation qui semble inspirer un président de parti francophone !).
La gratuité a un « coût d’opportunité », à savoir ce qui aurait pu être fait, budgétairement, s’il n’y avait pas eu gratuité. Imaginons que, dans le cas du Tour de France, les organisateurs de la course soient en position de force pour gonfler leurs recettes et présentent aux autorités locales le choix suivant : leur permettre de faire payer les spectateurs à proximité de l’arrivée ou augmenter le montant que la ville-étape leur verse pour pouvoir accueillir la caravane du Tour, sous peine de voir une autre cité être préférée. Si telles sont les deux seules options, n’est-il pas préférable de faire payer ceux qui souhaitent voir les coureurs en action plutôt que de faire supporter la dépense par le budget municipal, et donc, dès lors, par l’ensemble des citoyens, en ce compris les personnes qui n’ont pas d’intérêt pour ce spectacle sportivo-commercial ?
Derrière la gratuité apparente, il y a un coût caché. Ce qui est gratuit est en fait payant, et est payé soit par les contribuables, soit par celles et ceux qui auraient bénéficié d’un meilleur service public si l’argent public avait été alloué autrement. Cela ne signifie pas que toute gratuité est forcément mauvaise mais on se doit de réfléchir à la meilleure allocation des moyens limités dont dispose toute autorité. La vigilance doit être de mise face à la gratuité, et ce à plus d’un titre ! Outre ce à quoi elle impose de renoncer, la gratuité peut être populiste. La seule expression « Du pain et des jeux » le rappelle. De plus, la gratuité, qui profite à tout le monde, peut être anti-redistributive, offrant à des mieux nantis une prestation financée au détriment de ce qui aurait mieux servis les moins nantis. Autre problème encore avec la gratuité, elle peut être un gaspillage. On ne sait pas si celles et ceux qui en bénéficient la valorisent pour plus qu’elle ne coûte. Ne serait-il pas idiot d’offrir à 5000 personnes un concert qui coûte EUR 100.000 à organiser si les spectateurs n’auraient pas été disposés, en moyenne, à payer EUR 20 pour y assister ?
Le cas de la « Grande Boucle » est évidemment anecdotique, mais c’est une belle occasion de redire, en particulier en période d’arbitrages budgétaires plus difficiles, que la gratuité, qu’elle soit totale ou partielle – songeons aux tarif des seniors dans les transports en commun ou au minerval dans l’enseignement supérieur –, cache un renoncement à une autre prestation qui aurait pu mieux servir le bien commun.