
Dans quelques semaines, j’atteindrai l’âge de 65 ans, qui est (à tort) considéré comme le couperet entre la participation à la vie de la société et le statut d’inactif.
J’ai envie de partager plusieurs réflexions inabouties et sans doute irréfléchies.
D’abord, tout va vite, très vite. Demain devient vite hier, et chaque année, le temps vécu devient plus court à l’aune de celui qui s’est écoulé. Or, c’est le contraire qui doit nous animer : le temps est grand, et la vie est large.
Chaque moment doit prendre d’autant plus de saveur qu’il est encore devant nous. Les saisons, qu’on ne voit pas défiler sauf à pester contre la pluie qui crée des embouteillages dans une course professionnelle, et qu’on veut ensoleillées pour en tirer profit pendant de maigres jours de congé, iPhone à la main, sont notre véritable rythme. Pas les résultats trimestriels. Les saisons. Ce sont elles qui nous rythment, pas l’inverse.
Ensuite, dans la foulée de ces saisons, on se croit important. C’est une erreur fatale : nous sommes des brèches dans le temps, d’une importance insignifiante, même si notre vie fut rythmée par des réunions de la dernière chance, des colères rentrées, des ambitions ruminées, des oppressions choisies et subies, et d’autres détails cosmiques.
Ce qui compte, c’est d’avoir été clairs et vrais dans nos projets de vie et d’avoir donné le meilleur de nous-mêmes dans un projet humaniste qui dépasse les structures dans lesquelles nous avons évolué. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est d’avoir donné plus de connaissances que je n’en ai reçues, et j’espère que cela aura été le cas, en humilité.
Et enfin… La dernière leçon que je voudrais vous transmettre (et à laquelle je ne me suis pas appliqué), celle que la vie m’a murmurée à l’approche de mes 65 ans, est la suivante : cessons de courir après l’importance. Acceptons d’être petits, éphémères, et pourtant infiniment précieux. Aimons imparfaitement, mais profondément, pardonnons vite, émerveillons-nous souvent. Choisissons la douceur plutôt que la victoire, la présence plutôt que la performance. Donnons sans calculer le retour. Regardons les saisons, touchons l’écorce des arbres, écoutons le rire d’un enfant comme si c’était la chose la plus sacrée au monde.
Au bout du chemin, ce ne seront ni les titres ni les possessions qui resteront, mais seulement la trace invisible de l’amour que nous aurons semé et reçu. Et dans cette conscience partagée naît une émotion immense, presque trop grande pour le cœur : celle de savoir que nous avons traversé cette vie ensemble, avec nos failles, nos espoirs et nos battements imparfaits, et que tout cela… a eu un sens.
Illustration, le "Tableau" : Les Âges de la vie (Die Lebensstufen) de Caspar David Friedrich,1835