
Le Gouvernement De Wever fait face à un exercice budgétaire extrêmement ardu. Le budget est teinté de rouge sang, ce qui provoque beaucoup de nervosité politique, d’autant plus qu’il y a une grande incertitude quant à l’ampleur des efforts à fournir. Au début de la législature, le Premier ministre De Wever avait envisagé un effort de 3 à 4 milliards d'euros. Aujourd’hui, le Ministre du Budget Vincent Van Peteghem parle d’un effort de 7 milliards d'euros. La Cour des Comptes, quant à elle, estime même qu’il faudra un effort de 25 milliards d'euros pour remettre le budget sur les rails à long terme. Voilà de quoi faire réfléchir sérieusement.
La situation budgétaire fait que tout le monde, de la gauche à la droite et tout ce qui se trouve entre les deux, est désormais fermement convaincu qu’il faut réformer. Tout le monde est convaincu… jusqu’au moment où cela devient concret. C’est alors soudainement « Ne me taxe pas, ne me taxe pas non plus, taxe plutôt ce gars derrière l’arbre ». La conclusion est que tout le monde veut des réformes, mais personne ne veut en payer le prix.
L’indexation monétaire ? C’est du vol ! Travailler plus longtemps ? Impossible ! Limiter le chômage dans le temps ? Asocial ! Une taxe sur la plus-value des actions ? Une attaque contre les entrepreneurs ! Une augmentation des tickets modérateurs dans les soins de santé ? Nous payons déjà assez ! Une hausse de la TVA sur les repas à emporter ? Ridicule ! L’ajustement des revenus cadastraux ? Un suicide politique ! Et je pourrais continuer ainsi encore un moment…
Pratiquement toute proposition d’assainissement qui est mise sur la table est politiquement rejetée, par crainte d’offenser l’électorat. Le résultat est qu’il est quasiment impossible de réformer, ou qu’un compromis sort du lot si complexe qu’un chameau dans le désert ne distingue plus ses bosses. Est-ce la faute des politiciens ? En grande partie oui, mais n’est-ce pas aussi notre propre faute ? Ne vous posez-vous pas simplement, à chaque nouvelle mesure, la question : qu’est-ce que j’y gagne ? Ne trouvez-vous pas normal de ne payer que 6 euros de ticket modérateur pour consulter un médecin, seulement 1.080 euros pour étudier une année universitaire, d'avoir droit à une prime à la rénovation, une prime à l’achat d’une voiture électrique, un bon frigorifique, des subsides pour PME, etc., et de pouvoir prendre votre pension à 66 ans ? Eh bien, dans ce cas, vous faites partie du problème.
Au cours des dernières décennies (sans guerre), une culture s’est installée chez nous où tout est pris pour acquis et où l’on considère de fait que l’État va tout organiser pour nous et nous soutenir dans tout. La politique électoralement populaire n’a pas seulement créé cette culture, elle l’a aussi entretenue jusqu’à aujourd’hui, avec toutes les conséquences que cela implique. Tout le monde devra finalement prendre conscience que le contexte budgétaire requiert une autre culture, et que nous devrons apprendre à « semer selon les sacs » de manière paysanne. Ce qui signifie que des « efforts » devront être fournis.
Traditionnellement, un exercice budgétaire signifie parier sur trois chevaux politiques : plus de recettes, moins de dépenses et la croissance économique. Pour mener à bien l’actuel exercice d’assainissement lourd, le Bureau du Plan, sur mandat du Ministre Van Peteghem, a consulté 32 experts afin de formuler des propositions pour remettre le budget en ordre. Cette consultation a finalement abouti à 263 propositions, auxquelles le gouvernement va sans doute désormais s’atteler.
Est-ce donc la voie à suivre ? Eh bien, cette consultation d’experts extérieurs à la politique, qui ne doivent pas tenir compte d’un agenda quelconque, est certainement positive et peut incontestablement être une source d’inspiration pour le gouvernement. Et dans le cadre strict d’un exercice budgétaire, cela a de la valeur, mais cela me semble insuffisant. Un exercice budgétaire est trop souvent un exercice de plus et de moins, focalisé sur le court terme d’une législature. Mais ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’un plan à long terme avec une vision socio-économique claire. Jusqu’à nouvel ordre, nous avons choisi l’État-providence comme modèle sociétal, et un tel modèle est exigeant sur le plan budgétaire. Préserver ce modèle nécessitera inévitablement une refonte de l’architecture.
Aujourd’hui, le modèle de protection sociale est encore principalement financé par des recettes (para)fiscales issues du travail, ce qui requiert une économie saine. Ce système est mis sous pression sachant que selon Statbel, en 2024, pour 100 personnes actives professionnellement (entre 18 et 66 ans), il y a au total 28 pensionnés. En 2040, ce ratio sera de 100 pour 37, et en 2070 de 100 pour 43. En outre, l’espérance de vie en Belgique augmentera de 6,5 ans entre 2024 et 2070. Bonne nouvelle pour les personnes, mais très mauvaise nouvelle pour le budget.
Les plus et les moins d’un exercice budgétaire sont certes importants, mais la réforme en profondeur de notre modèle sociétal l’est d’autant plus. Préserver notre modèle social exigera une autre structure étatique, un nouveau modèle de financement, un assainissement en profondeur des dépenses publiques, une vision à long terme pour l’économie mais aussi surtout un changement de culture.
Une réforme réelle ne sera possible que si nous sommes aussi capables de nous questionner, au lieu d’attendre des efforts des autres. N’est-il pas logique que nous acceptions que les revenus locatifs réels et les plus-values sur actions soient imposés ? N’est-il pas logique que nous devions travailler plus longtemps, payer plus de tickets modérateurs, recevoir moins de subsides (fiscaux), etc., pour contrôler les dépenses publiques ? Ce n’est qu’en étant capables de nous poser ces questions que cela pourra aller dans le bon sens.
Celui qui a très bien compris ce message est le plus célèbre entrepreneur flamand, Marc Coucke. Son parc animalier Pairi Daiza a pu compter sur une subvention wallonne de 11,5 millions d’euros pour un investissement de 100 millions d’euros, mais cette subvention a finalement été refusée. Pourquoi ? Parce que l’entreprise est financièrement saine et n’a pas vraiment besoin de cette subvention. Mettre l’intérêt général avant l’intérêt individuel. Peu y parviennent. Espérons que Marc Coucke devienne un exemple pour beaucoup. Car derrière tout cela : l’État, c’est nous !
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