
Il y a également une désagrégation de la confiance horizontale. Le vrai danger est peut-être là : dans l’effacement du sentiment de réciprocité. Chacun accepte de contribuer s’il croit que l’autre contribue aussi, que l’effort est partagé et que la protection sera disponible lorsqu’il en aura besoin. Lorsque cette croyance se défait, l’État social cesse d’être un pacte. Et, au risque de m’égarer, j’ai l’intuition que la classe moyenne contributive est probablement le lieu le plus sensible de cette crispation. Elle ne se vit pas comme privilégiée, mais comme constamment sollicitée. Elle absorbe toutes les contraintes fiscales tout en doutant de ce qu’elle recevra demain en retour. Elle est aussi celle à qui l’on demande d’adapter son logement, de financer les études, de prolonger sa carrière, d’accepter une fiscalité plus lourde, de préparer sa pension et de rester confiante dans des services publics dont elle perçoit parfois la dégradation. C’est dans cette accumulation que naît la mauvaise humeur. La classe moyenne n’est pas hostile à l’effort. Elle sait que l’État social doit être financé, que les pensions doivent être réformées et que la dette ne peut pas croître indéfiniment. Mais elle veut comprendre la destination. Elle veut savoir si l’effort demandé aujourd’hui prépare une stabilité future ou s’il ne fait que prolonger une fuite en avant.
Certes, certains saluent légitimement la réforme de la sécurité sociale, mais une crispation plus générale se diffuse. La parole politique devient de moins en moins crédible alors même qu’elle sature l’espace médiatique. Le débat public perd toute tempérance, toute nuance et parfois tout respect, dans des réseaux sociaux devenus asphyxiants.
Les promesses électorales sont trop souvent trahies, ce qui suscite une suspicion populaire dont le résultat, en 2029, pourrait être brutal. De manière excessive ou non, les deux grands piliers du modèle social belge – les soins de santé et les retraites – se sentent désormais menacés, alors même qu’ils demeurent, en principe, de grande qualité. Dans le même temps, les fractures communautaires s’aggravent dans presque tous les domaines. Le débat parlementaire, quant à lui, est trop souvent escamoté par une particratie dépourvue de véritable légitimité constitutionnelle.
Le travailleur commence à ne plus supporter de côtoyer l’inactif, rapidement considéré comme un profiteur, parfois injustement, mais révélant ainsi l’affaissement du sentiment de réciprocité. Celui qui dispose de moins de revenus exige une taxation du patrimoine, même lorsqu’il est improductif ou provient du travail d’une vie au cours de laquelle beaucoup d’impôts et de cotisations ont déjà été payés. On oublie aussi que ce patrimoine a parfois permis de créer de l’activité, de financer des entreprises et de mettre de nombreuses personnes à l’emploi. À cela s’ajoutent les contraintes environnementales, qui pèseront de plus en plus lourdement sur les ménages et les entreprises, et dont l’anxiété ira croissant à mesure qu’elles se concrétiseront.
Dans ce cadre, le message du Premier ministre, dont on ne pourra pas dire qu’il n’avait pas annoncé des difficultés, devient inaudible. Il prétend sauver l’État social, qu’il qualifie parfois, à tort, d’État-providence. Mais personne n’est réellement capable d’intégrer ce récit à son quotidien. Aujourd’hui, on retire progressivement à des dizaines de milliers de personnes une protection sociale, certes parfois indue, tandis que les travailleurs actifs voient se déliter le système des retraites, déjà présenté comme insoutenable. Quant aux jeunes, leur confiance dans l’État et dans l’éventuelle pension qu’il pourra leur garantir devient presque un sujet de plaisanterie. Ce récit du sauvetage de l’État ne parle donc à personne. Il produit même l’effet inverse.
Par ailleurs, le récit de l’État belge en faillite est tout aussi incompréhensible. D’abord parce qu’un État ne tombe pas en faillite comme une entreprise. Ensuite, parce que cette image ne parle à personne. On n’obtient pas l’adhésion d’une population par la peur, mais par le consentement à un projet commun. S’il y a un chiffre qui résume la situation, c’est la différence entre le taux d’emprunt de la Belgique et celui de l’Allemagne, c’est-à-dire le surcroît d’intérêt exigé entre les deux pays. Or, que constate-t-on ? Que ce spread a diminué depuis deux ans, malgré la dégradation de la note de crédit de la Belgique et malgré un déficit public que le gouvernement n’arrive pas à maîtriser !
En vérité, il manque un récit national capable de susciter un engouement populaire. Il faudrait un projet positif dans lequel chacun puisse se projeter, dans un contexte de solidarité, de responsabilité et de confiance. C’est évidemment d’autant plus difficile que les citoyens deviennent plus individualistes et expriment un ressentiment croissant envers un État qui ne parvient plus à les protéger de la mondialisation, des ruptures technologiques et des inquiétudes sociales. Demain, la vague de l’intelligence artificielle accentuera encore cette tension si elle détruit des emplois pour certains, tandis qu’elle enrichira considérablement ceux qui sauront en tirer profit.
La question est donc simple. Même si l’on met entre parenthèses les biais politiques, communautaires ou institutionnels de l’action gouvernementale, quelle est encore la vision du pays à cinq ou dix ans ? Qu’allons-nous fêter en 2030, année du bicentenaire, si aucune adhésion populaire ne se forme autour d’un projet commun, alors même que l’on menace continuellement la population de la faillite ?
Un pays ne se gouverne pas durablement par la peur. Il se gouverne par la confiance, la vérité et l’espérance. C’est cela qui manque le plus à la Belgique aujourd’hui. En 2030, la Belgique aura deux cents ans. Encore faudra-t-il qu’elle sache ce qu’elle veut célébrer : une addition de méfiances, ou la possibilité retrouvée d’un destin commun.