
Commençons par les services publics. Imaginez des éboueurs travaillant avec des véhicules autonomes et des bras robotisés. Imaginez des robots intervenant la nuit sur les routes pour poser des panneaux de signalisation, inspecter un tunnel ou sécuriser un chantier. D’autres pourront surveiller des égouts, des ponts ou des voies ferrées, là où nous exposons aujourd’hui des travailleurs à des risques physiques considérables.
Aux carrefours les plus dangereux, des agents robotisés pourront réguler la circulation ou sécuriser une zone après un accident. Mais la police qui écoute une victime, arbitre un conflit ou exerce une contrainte doit rester humaine. Même distinction pour le courrier. La livraison standardisée des colis pourra être largement automatisée, mais le facteur doit rester une présence humaine. La technologie doit supprimer la pénibilité, pas la relation.
Même logique dans les transports. Certains trains pourront être conduits automatiquement, comme le sont déjà certains métros. Le transport de valeurs, la manutention lourde, le nettoyage industriel, certaines opérations portuaires sont des candidats évidents à la robotisation. Les pompiers pourront envoyer des robots dans un bâtiment instable avant d’y engager des humains. Lorsqu’une machine peut assumer le risque physique à notre place, pourquoi continuer à l’imposer à un travailleur !
Puis viendront les robots domestiques. Pas seulement des aspirateurs améliorés, mais de véritables assistants capables de ranger, de porter des courses, de charger un lave-vaisselle, de tondre ou d’aider une personne âgée à se relever. Là encore, assister ne signifie pas remplacer. Une machine pourra apporter un verre d’eau. Elle ne remplacera ni une main tenue, ni une conversation, ni l’attention d’un soignant.
C’est ici que la notion de « Human Reserved » proposée récemment par Bill Gates me paraît essentielle. Il la compare à une réserve naturelle. Nous pourrions automatiser certaines activités, mais nous avons décidé de ne pas le faire, car la perte humaine serait trop grande. Les soins, l’éducation, l’accompagnement, ainsi que certaines fonctions de justice, de sécurité ou de proximité, devront conserver cette frontière.
Nous allons donc devoir décider ce que nous confions aux machines et ce que nous préservons comme exclusivement humain. Cette révolution ne sera pas seulement industrielle. Elle sera sociale, juridique et presque anthropologique.
Dans moins de dix ans, la vraie question ne sera plus de savoir si les robots arrivent. Il s’agira de savoir jusqu’où nous voulons les laisser entrer dans nos vies.