
Beaucoup tentent aujourd’hui de s’approprier l’ombre portée par Étienne Davignon.
Ils se drapent dans son souvenir comme on revêt un manteau trop grand pour soi.
Mais ils se trompent. Ils confondent le métal et le feu. Ils croient admirer un possédant : ils oublient qu’il fut surtout un démonteur de certitudes, un homme qui avançait dans les salons feutrés avec la brutalité silencieuse de ceux qui voient plus loin que les autres.
À l’Académie royale de Belgique, j’ai eu l’honneur rare de l’approcher car nous étions dans la même classe. Sa parole était courte, presque avare, mais chaque phrase semblait déposée avec la lenteur d’une pièce d’échiquier. Il ne parlait jamais pour combler le silence. Il parlait pour déplacer les lignes. Et je me souviens de ces moments fugaces passés grâce à mon ami Jean-Pierre Hansen, comme on se souvient d’une lumière d’hiver : discrète, froide, mais inoubliable.
Je me souviens aussi d’Engie. Et surtout d’une humiliation publique, sans doute la plus vive qu’un dirigeant m’ait infligée. Président des alumni de Solvay Brussels School, il me railla devant toute l’assemblée lorsque j’évoquai l’hypothèse qu’ING puisse lancer une OPA sur la Banque Bruxelles Lambert. L’idée paraissait absurde. Elle advint pourtant. Et, par un de ces détours ironiques dont l’histoire raffole, cette intuition me conduisit, des années plus tard, au comité de direction de cette même banque. Mais, en 2008,lorsque je dirigeais la bourse de Bruxelles, en plein krach, il me sauva d'un débat télévisé.
C’était cela, Davignon. Un homme faussement bonhomme, que l’on réduit trop souvent à une pipe, à un accent, à un paquet de frites et à une belgitude de façade.
Mais derrière cette mise en scène se tenait un stratège redoutable, un homme qui grandissait ceux qu’il croisait autant qu’il les blessait.
On pouvait l’aimer, le craindre, parfois le détester. Mais jamais l’ignorer.
Il croyait profondément, tragiquement ?, que les Belges n’étaient pas capables de conserver le contrôle de leurs entreprises face aux puissances étrangères.
Et il vendait, restructurait avec cette conviction presque douloureuse que le capitalisme belge manquait de colonne vertébrale. Toute l’ambiguïté de Davignon était là : il révélait la faiblesse du monde des affaires belge tout en semblant parfois la mépriser.
Le monde d’aujourd’hui ne lui appartenait probablement plus. L’époque des cathédrales industrielles, des conciliabules européens et des patriarches d’acier s’est dissoute dans les algorithmes, les consultants et les dirigeants interchangeables. Lui venait d’un temps où le pouvoir avait encore une odeur de pipe froide, de moquette épaisse et de solitude.
Albert Frère était un parvenu, Davignon fut élégant à l'anglaise.
Il existe des hommes qui traversent une époque comme des navires dans le brouillard : longtemps après, on entend encore leur corne au loin. Étienne Davignon en était.