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Freud, la monnaie et la paix

Sigmund Freud avait pressenti que la monnaie est une digue contre la violence

Il est des objets si familiers qu'on oublie de les interroger. La monnaie est de ceux-là. Nous la manions chaque jour sans y voir qu'un instrument, une commodité, un chiffre. Pourtant, derrière cette banalité se cache l'une des plus anciennes ruses de la civilisation.

Freud n'a jamais écrit de traité sur l'argent. Mais son œuvre en dessine l'intuition. Pour lui, la monnaie n'est pas neutre : elle est chargée de pulsions, de désirs, de reste enfoui. Dès « Caractère et érotisme anal » (1908), il la relie aux couches les plus archaïques du psychisme.

La psychanalyse, après lui, tirera le fil : la monnaie serait ce signe qui circule à la place de la violence, ce tiers qui régule ce que le désir d'appropriation rendrait sanglant. On échange des billets pour ne pas s'entre-déchirer. On paie pour ne pas prendre. La monnaie tient, entre nos mains, ce fragile équilibre entre la violence que nous contenons et la confiance que nous accordons.

Cette lecture n'est pas moderne. Vingt-trois siècles plus tôt, Aristote l'avait devinée. Il nomma la monnaie nomisma — de nomos, la loi.
Elle n'existe pas par nature, mais par convention.

Quelle est sa fonction ? Rendre commensurables des choses incomparables : la maison et la paire de chaussures, le travail du médecin et celui de l'ouvrier.
Le point essentiel est que la monnaie permet à des inégaux d'échanger sans se faire violence.
Elle tient ensemble la communauté. Elle est la mesure qui vient prendre la place du rapport de force.

Mais Aristote voyait aussi le péril. Il séparait l'économie — l'art de subvenir aux besoins — de la chrématistique, cette passion de l'argent accumulé pour lui-même. Là où la monnaie devait servir la vie, elle pouvait la dévorer. L'argent qui engendre l'argent, disait-il, est contre nature.

C'est ici que resurgit la vieille mise en garde : l'amour de l'argent est racine de tous les maux. Non l'argent lui-même — instrument, médiation, langage — mais son amour.

Voilà, peut-être, ce que Freud et Aristote nous murmurent par-delà les siècles : la monnaie fut inventée pour apprivoiser notre violence. Rien ne garantit qu'elle ne la ravive pas, le jour où nous cessons de l'aimer pour ce qu'elle sert, afin de l'aimer pour ce qu'elle est.

La vraie question n'est donc pas de savoir combien nous possédons. Elle est de savoir ce que, en retour, notre argent possède de nous.

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