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Le progrès n'est pas fini, mais il n'est pas infini

Dans ces colonnes, il y a quelques jours, j'observais que moins d'un ménage belge sur deux verse à l'État davantage qu'il n'en retire. La question était nationale ; elle est en réalité mondiale, et elle porte un autre nom : le partage. Deux siècles de progrès nous ont appris à agrandir la tarte. Le siècle qui s'ouvre nous obligera à admettre qu'on ne la partage pas de la même façon en deux qu'en vingt.


Le progrès, cette machine à élargir

Commençons par rendre justice au progrès : c'est le fait social le plus massif des deux derniers siècles. La révolution industrielle fabrique davantage, donc crée de la richesse, donc rend possible sa répartition. Les droits sociaux ne précèdent pas la production : ils la suivent, et ils la disciplinent.

La globalisation ajoute un étage. En rendant l'économie totale, elle démultiplie les gains de productivité et ouvre à la richesse des accès inédits. La pauvreté extrême, qui touchait plus d'un tiers de l'humanité au début des années 1990, concerne aujourd'hui environ 10 % de la population mondiale. Aucune critique sérieuse du système ne devrait commencer sans ce chiffre.

Le progrès social, en ce sens, n'est jamais fini. Il est même par construction inachevé : chaque avancée déplace la frontière de ce qui devient inacceptable. C'est sa grandeur. Mais l'inachèvement n'est pas l'infini.

Une tarte que l'on ne peut pas agrandir indéfiniment

Car le progrès a une base matérielle, et cette base a des bords. L'extraction mondiale de matières est passée de 30 à 106 milliards de tonnes depuis 1970, et le Panel international des ressources la voit croître encore de 60 % d'ici 2060. Le 30 juillet dernier, l'humanité avait déjà consommé ce que la planète régénère en une année : nous vivons comme si nous disposions de 1,73 Terre.

Ces chiffres ne plaident pas pour la décroissance : ils énoncent une contrainte comptable. Production et consommation ont des limites parce que l'énergie et les ressources en ont — or le progrès, tel que nous l'avons construit, en dépend entièrement. Cette dépendance, longtemps traitée comme une variable d'ajustement, devient le facteur limitant.

Le progrès des uns s'est nourri du retard des autres

Une chose moins confortable, ensuite. Une part de notre progrès s'est financée sur un différentiel : un confort accéléré ici, parce que d'autres produisaient là-bas à des coûts, des salaires et des normes que nous n'aurions pas tolérés chez nous. La mondialisation n'a pas seulement diffusé le progrès : elle a organisé un écart et l'a rendu rentable.

Cet écart se referme. Les économies émergentes et en développement croissent à un rythme de l'ordre de 3,9 % par an, contre 1,8 % pour les économies avancées. Elles n'entendent plus fournir le progrès des autres : elles réclament le leur. C'est exactement ce que le progrès est censé produire. La vraie question est ailleurs : l'Occident acceptera-t-il que sa part se réduise, non par appauvrissement, mais parce que le nombre de convives a changé ?

L'intelligence artificielle rebat les cartes — et peut reconcentrer

Arrive enfin un troisième facteur. Le Fonds monétaire international estime que 40 % de l'emploi mondial est exposé à l'intelligence artificielle — 60 % dans les économies avancées, dont la moitié environ de manière défavorable, contre à peine 26 % dans les pays à faible revenu. Sa conclusion est sans détour : la technologie devrait aggraver les inégalités, entre les pays comme à l'intérieur de chacun.

Voici donc un gain de productivité qui pourrait, pour la première fois depuis deux siècles, ne pas se diffuser. La machine à vapeur avait besoin d'ouvriers, la mondialisation de tous les continents. L'intelligence artificielle, elle, a besoin de calcul, de données, d'électricité et de capitaux — quatre ressources dont la géographie est extraordinairement étroite. Le risque n'est pas la disparition de la richesse : c'est sa reconcentration.

La fiscalité : moyen ou finalité ?

C'est ici que ma matière entre en scène, et qu'il faut lui rendre sa juste place. On attend de la fiscalité qu'elle matérialise l'appétit de progrès : elle est l'instrument par lequel une société décide de ce qu'elle met en commun. Elle est aussi l'objet de toutes les passions du débat public.

Or l'impôt n'est pas une fin. C'est un moyen — le plus puissant dont dispose un État, mais un moyen. Il prélève sur une assiette ; il ne la crée pas. Il répartit un produit ; il ne le fabrique pas. Un impôt bien conçu peut rendre un partage plus juste et financer une protection. Il ne décide pas, à lui seul, de la taille de ce qui sera partagé.

Voilà pourquoi le débat fiscal, lorsqu'il devient le débat tout court, égare : discuter sans fin de la découpe pendant que les convives se multiplient et que la tarte rencontre ses limites, c'est confondre l'ustensile avec le repas. La fiscalité est le thermomètre de nos choix collectifs, rarement leur remède.

Poser la question n'est pas trahir le progrès

Limites matérielles, rééquilibrage mondial, reconcentration technologique : trois mouvements distincts qui convergent. Il faudra repenser le partage — non parce que la solidarité aurait échoué, mais parce que les paramètres qui la rendaient possible se déplacent tous à la fois.

Dire cela n'est pas antisocial. C'est même l'inverse. Le déni, lui, protège les acquis à court terme et les liquide à long terme : rien n'est plus dangereux pour un modèle social que le refus d'examiner ce qui le finance. La prudence n'est pas la tiédeur ; elle est la forme adulte de la générosité.

Reste la question que je ne prétends pas trancher ici : comment préserver la protection sans figer l'économie qui la porte, et traverser cette recomposition sans y perdre ce qui, dans nos sociétés, demeure proprement humain ? Nos prédécesseurs ont su faire grandir la tarte. Notre tâche sera moins spectaculaire et plus exigeante : la partager entre bien plus de convives, sans la faire disparaître.


Cette opinion a également été publiée dans La Libre Eco


Notes

1 Banque mondiale, Poverty and Inequality Platform, mise à jour de mars 2026 (seuil international de 3 USD par jour, prix 2021).
2 PNUE, Panel international des ressources, Global Resources Outlook 2024.
3 Global Footprint Network, Earth Overshoot Day 2026 (30 juillet 2026).
4 FMI, « Gen-AI: Artificial Intelligence and the Future of Work », Staff Discussion Note SDN/2024/001, janvier 2024.
5 FMI, World Economic Outlook, avril 2026.

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