
La Belgique possède l’un des systèmes de protection sociale les plus généreux d’Europe. Selon les données officielles de Statbel (2023-2024), l’indice de Gini – qui mesure les inégalités de revenus (0 pour l’égalité totale, 100 pour une concentration extrême) – passe d’environ 33 à 34,6 avant impôts et transferts, à seulement 24,6 à 26,8 après redistribution. Cette baisse de près de 8 à 9 points montre l’efficacité du système pour réduire les écarts entre riches et modestes grâce aux impôts progressifs, aux cotisations sociales et aux prestations telles que les pensions, les allocations familiales, les indemnités de chômage et l’assurance maladie.
L’impact sur la pauvreté est également important. Sans les aides sociales, près de 24,3 % des Belges se trouveraient sous le seuil de pauvreté. Après l’intervention de l’État, ce taux tombe à 11,4 % en 2024 et à 10,9 % en 2025. Pourtant, plus de 1,3 million de personnes vivent encore sous ce seuil, et près de 1,9 million (16,5 % de la population) sont menacés par la pauvreté ou l’exclusion sociale. Les enfants, les seniors isolés et les travailleurs précaires sont particulièrement touchés. Le décrochage est souvent multiple : il concerne l’alimentation, le logement, la santé, l’éducation, et bien sûr l’adhésion à un projet solidaire de société. Cette pauvreté entraîne ses propres maux : addictions, violences, prostitution. Car, il ne faut pas l’oublier, des statistiques invisibilisent des cas de détresse très graves.
Le modèle belge repose sur des dépenses considérables : 174,2 milliards d’euros en 2023, soit 28,9 % du PIB. Pensions, soins de santé et indemnités d’incapacité représentent plus de la moitié des dépenses publiques totales. Ces montants sont financés par des cotisations sociales élevées et un recours croissant à l’impôt.
Cependant, malgré ces efforts, la pauvreté n’est pas éradiquée. Des formes de précarité persistent : difficultés de logement, problèmes d’accès aux soins et privation matérielle touchent encore des centaines de milliers de Belges. Le vieillissement de la population et la hausse des coûts de santé accentuent davantage les pressions sur le système.
Sur le plan financier, la situation est préoccupante. La dette publique belge pourrait atteindre 120,8 % d’ici 2030, selon le Bureau fédéral du Plan. Avec un déficit budgétaire persistant d’environ 5 % du PIB, la soutenabilité du modèle à long terme est remise en cause. Mais, est-ce si grave au point de réduire la politique gouvernementale à des exigences budgétaires et d’endettement ? Il y a 15 ans, je le pensais. Aujourd’hui, je suis plus nuancé. En effet, cette dette publique constitue un immense refinancement de la Belgique et sert de complément à la sécurité sociale, comme si les créanciers participaient, à court terme, puisque les taux d’intérêt sont faibles, à la répartition solidaire. Et la Belgique reste un État endetté, sous le contrôle des marchés financiers, qui ne voient aucun danger à l’horizon.
Face à ces constats, il est pourtant nécessaire de repenser notre système social. Mieux cibler les aides vers les plus vulnérables, lutter plus efficacement contre la précarité du travail, améliorer l’accès aux services publics et assurer une vraie soutenabilité financière sont des priorités. La Belgique a les moyens de conserver une protection sociale ambitieuse, mais elle doit engager une réforme en profondeur pour que la solidarité profite durablement à tous, sans compromettre l’avenir des générations futures.
Pour le rendre à la fois plus efficace et plus soutenable, il est temps d’envisager une globalisation complète des revenus, c’est-à-dire de prendre en compte l’ensemble des ressources (salaires, revenus de remplacement, revenus du patrimoine et autres) d’un contribuable ou d’un ménage pour le calcul des transferts sociaux. Tout le monde n’a pas besoin d’allocations de naissance ni de réductions d’impôt pour enfants à charge, alors que ces aides sont insuffisantes pour les moins nantis. Cela permettrait une distribution plus juste de l’aide sociale, mieux ciblée sur les personnes qui en ont réellement besoin, tout en évitant les effets de seuil et les trappes à la pauvreté. Une telle réforme pourrait renforcer la solidarité sans alourdir indéfiniment les dépenses publiques, et offrir une protection sociale moderne adaptée aux réalités d’aujourd’hui.