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Pourquoi le véritable problème de l’Europe n’est pas l’IA, mais la productivité ?

Depuis plusieurs mois, le débat économique belge tourne autour du déficit, de la dette, des retraites, du coût du travail ou encore de la fiscalité. Pourtant, ces débats passent peut-être à côté de la variable qui conditionne toutes les autres : la productivité.

Les derniers chiffres publiés par l’OCDE montrent que celle-ci recommence à progresser. Beaucoup y verront une bonne nouvelle.

Ils devraient surtout y voir un signal d’alarme.

En 2024, la productivité du travail a progressé de 1,2 % dans les pays de l’OCDE, soit près du double de l’année précédente. Après plusieurs années marquées par la pandémie, les pénuries de main-d’œuvre, les tensions géopolitiques et une inflation persistante, l’économie mondiale semble retrouver un peu d’élan. L’OCDE avance même une hypothèse encourageante : les premiers effets de l’intelligence artificielle commenceraient à se refléter dans les statistiques de productivité.

À première vue, le tableau paraît plutôt rassurant.

Pourtant, lorsqu’on dépasse les moyennes, un premier constat beaucoup plus inquiétant apparaît. Et il concerne directement l’Europe … ainsi que la Belgique.

Le véritable enseignement de ces chiffres n’est pas que l’IA commence à produire des effets. C’est que les États-Unis transforment cette révolution technologique en gains de productivité bien plus rapidement, lorsque que l’Europe peine encore à diffuser ces innovations dans l’ensemble de son économie.

Le risque n’est donc pas seulement technologique. Il est économique, budgétaire et, à terme, social. Comme toujours …


Le chiffre qui devrait inquiéter tous les responsables politiques européens

Un chiffre résume à lui seul l’ampleur du défi. En 2024, la productivité du travail progresse de :

  • 2,2 % aux États-Unis ;
  • 0,2 % dans l’Union européenne.

Autrement dit, alors que l’Europe se félicite du retour d’une croissance légèrement positive, les États-Unis améliorent leur efficacité plus de 10 fois plus rapidement.

Et c’est loin d’être un simple détail statistique.

À long terme, la productivité constitue le principal moteur de la croissance économique. C’est elle qui permet d’augmenter durablement les salaires, de renforcer la compétitivité des entreprises, de financer les services publics et de préserver le modèle social européen.

On présente encore et toujours le débat politique comme un choix entre croissance et redistribution. En réalité, il existe une hiérarchie bien plus fondamentale.


Sans gains de productivité, il n’y a pas de création durable de richesse. Et sans création de richesse, il devient impossible de financer durablement un modèle social ambitieux.

Une économie qui cesse d’améliorer sa productivité finit toujours par devoir arbitrer entre trois options : accepter une croissance plus faible, augmenter les prélèvements sociaux et fiscaux ou réduire les dépenses publiques.

Aucune de ces options n’est politiquement séduisante.

Toutes deviennent pourtant inévitables lorsque la productivité cesse de progresser.


Le véritable indicateur que presque personne ne regarde

Le rapport de l’OCDE contient un second enseignement, beaucoup moins commenté. Celui-ci concerne la productivité multifactorielle.

Le terme paraît technique. Pourtant, il mesure probablement ce qui distingue aujourd’hui les économies qui prennent de l’avance de celles qui décrochent.

La productivité du travail répond à une question simple : combien produit chaque travailleur ?

La productivité multifactorielle pose une autre, beaucoup plus intéressante : dans quelle mesure une économie devient-elle plus intelligente dans sa manière de combiner le capital, la technologie, les compétences et l’organisation ?

Autrement dit, travaille-t-on simplement davantage … ou bien travaille-t-on réellement mieux ?

C’est précisément sur ce terrain que les économies occidentales montrent des signes d’essoufflement. Depuis le début des années 2000, les gains de productivité multifactorielle ont fortement ralenti. Une part croissante de la croissance provient de l’augmentation du nombre de personnes au travail plutôt que d’une amélioration profonde de l’efficacité des organisations.

Cette distinction est essentielle. Car elle permet de comprendre pourquoi certaines économies absorbent les nouvelles technologies bien plus rapidement que d’autres. Et vous voyez sans doute où j’essaie de vous emmener …


L’IA n’est pas une baguette magique

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme la prochaine grande source de croissance. C’est probablement vrai. Potentiellement au moins.

Mais une précision s’impose. L’IA ne crée pas automatiquement de la productivité.

Elle agit avant tout comme un amplificateur. Elle amplifie les entreprises capables de transformer leurs processus, leurs méthodes de travail, leurs décisions et leur organisation.

Mais, lorsqu’elle est moins bien utilisée, elle amplifie aussi les faiblesses des organisations qui se contentent d’ajouter quelques outils sans remettre en question leur fonctionnement.

L’histoire économique montre que les grandes révolutions technologiques produisent rarement leurs effets immédiatement. L’électricité n’a véritablement transformé la productivité qu’au moment où les usines ont été entièrement réorganisées autour de ses possibilités.

L’IA suit plus que probablement la même logique.

Les premiers gains se concentrent principalement dans les secteurs numériques, les services professionnels et les grandes entreprises disposant de moyens d’investissement massifs.

Autrement dit, la technologie ne se diffuse pas spontanément.

Elle bénéficie d’abord à ceux qui disposent déjà des meilleures capacités d’investissement, des meilleurs managers et des organisations les plus agiles.


Pourquoi la Belgique devrait être particulièrement attentive

Cette réalité concerne directement notre pays. La Belgique repose largement sur un tissu de PME, souvent très performantes dans leur métier, mais disposant de ressources plus limitées pour expérimenter, intégrer et diffuser rapidement les technologies d’intelligence artificielle. Si ces entreprises ne franchissent pas ce cap, les gains de productivité resteront mécaniquement limités.

Le risque n’est donc pas uniquement un éventuel retard technologique.

C’est de générer une économie à deux vitesses où quelques entreprises très avancées accélèrent tandis qu’une grande partie du tissu économique progresse beaucoup plus lentement.

Or ce sont précisément ces PME qui structurent une grande partie de nos chaînes de valeur industrielles.


Continuerons-nous à débattre comme au XXème siècle ?

Le débat économique et politique belge reste traditionnellement focalisé sur :

  • le coût du travail ;
  • l’indexation automatique ;
  • la fiscalité ;
  • les déficits publics ;
  • les pensions.

Ces sujets sont évidemment importants. Aujourd’hui plus que jamais même.

Mais ils concernent principalement la manière dont nous répartissons la richesse. Beaucoup moins la manière dont nous la créons. Alors que chaque parti devrait accorder autant d’importance à la création de richesse qu’à sa répartition … et dans cet ordre.

Pendant que nous débattons de répartition, les économies les plus performantes concentrent leurs efforts sur d’autres questions qui sont prioritaires :

  • comment accélérer la diffusion de l’intelligence artificielle ;
  • comment améliorer le management et la stratégie en incluant l’IA ;
  • comment financer davantage d’entreprises innovantes ;
  • comment transformer rapidement les découvertes scientifiques en innovations industrielles ;
  • comment permettre aux PME d’adopter plus vite les nouvelles technologies.

La différence est loin d’être anecdotique. Elle déterminera la croissance pour les dix prochaines années.


Le véritable défi n’est pas l’innovation

On entend souvent dire que l’Europe manquerait d’innovation. Le diagnostic est, selon moi, réducteur. Nous savons inventer, l’Europe développe des technologies de pointe. Nous savons publier, l’Europe produit d’excellents chercheurs. Nous savons breveter. Et nous avons d’excellentes universités, même si elles perdent pied par rapport à celles de pays, notamment asiatiques.

Son problème est manifestement ailleurs. Nous avons un déficit de transformation. L’Europe peine à diffuser rapidement technologies et innovations dans l’ensemble de son tissu économique en les transformant en entreprises et en gains de productivité. Alors c’est là que se joue aujourd’hui la véritable bataille de la compétitivité.

Le défi n’est plus seulement d’inventer l’intelligence artificielle. Il est de permettre à des centaines de milliers de PME de transformer durablement leur manière de produire, de décider, de vendre, d’innover et de collaborer grâce à elle.


Une urgence économique avant d’être technologique

Les premiers chiffres publiés par l’OCDE ne démontrent pas encore que l’Europe a définitivement manqué la révolution de l’IA.

En revanche, ils suggèrent que les États-Unis convertissent déjà bien plus efficacement les investissements en IA en gains de productivité.

Si cette tendance devait se confirmer, le décrochage économique européen pourrait rapidement devenir structurel.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir combien d’outils d’intelligence artificielle nous utiliserons dans quelques années ! Il est de savoir si nous serons capables de transformer des millions d’entreprises ordinaires en organisations extraordinairement plus performantes … plus productives.

Il faut que les mondes politiques et économiques gardent à l’esprit qu’une révolution technologique ne réduit presque jamais spontanément les écarts de productivité. Au contraire, elle les amplifie.

Et c’est peut-être le message le plus important que les derniers chiffres de l’OCDE cherchent déjà à nous adresser.

Ce message rejoint le diagnostic de Mario Draghi : le problème européen n’est plus de produire de la recherche. Il est de transformer cette recherche en gains de compétitivité diffusés à grande échelle.

Mon message, au-delà de ce texte, est également de considérer que la productivité devienne un indicateur de pilotage de l’action publique au même titre que le déficit ou l’inflation. Une illusion ? Peut-être pas. Car cette fameuse productivité est et restera un facteur-clé de la préservation de notre modèle social pour la prochaine décennie.


Sources principales :

  • OCDE, OECD Compendium of Productivity Indicators 2025.
  • Rapport Draghi sur la compétitivité européenne.
  • Fédération des Entreprises de Belgique (FEB) – Classement de la compétitivité : la Belgique recule de huit places.
  • FEB – La compétitivité sous forte pression : il faut continuer à réformer.


PS : La productivité est un mot qui fait peur, car beaucoup de personnes l’associent immédiatement à « travailler plus », voire à des suppressions d’emplois.
Or c’est faux. La productivité ne consiste pas à faire travailler davantage les personnes.
Elle consiste à créer davantage de valeur avec les mêmes ressources.
Autrement dit, si deux entreprises emploient chacune 100 personnes pendant le même nombre d’heures, celle qui produit davantage de valeur est la plus productive.
Cette différence peut provenir de multiples facteurs :
• des technologies plus performantes (comme l’IA) ;
• une meilleure organisation du travail ;
• des processus plus efficaces ;
• des collaborateurs mieux formés ;
• une stratégie et un management de meilleure qualité ;
• davantage d’innovation.
C’est précisément cette capacité à produire plus de valeur, et non à travailler davantage, qui constitue la première source de compétitivité, de croissance durable… et, in fine, de création de richesse.
La productivité = la valeur créée ÷ les ressources mobilisées.
Les ressources peuvent être des heures de travail, du capital, de l’énergie, des matières premières ou encore des données. Toute innovation qui permet de créer davantage de valeur avec ces mêmes ressources améliore la productivité.
Cette définition est plus moderne que la seule « productivité du travail » sur laquelle nous sommes restés bloqués. Elle met aussi très bien en perspective l’IA : l’IA ne doit pas nécessairement remplacer le travail ; elle peut potentiellement augmenter la valeur créée par heure de travail, ce qui est exactement le cœur de cet article.

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