
En moins d'un an, les entreprises wallonnes ont vu une partie de leur matériel et outillage redevenir taxable au précompte immobilier et les pouvoirs locaux à nouveau autorisés à lever la taxe sur la force motrice, avant que ces mesures ne soient neutralisées pour 2026. Lors de l'adoption de sa trajectoire budgétaire 2027-2029, le Gouvernement wallon annonce désormais le rétablissement pérenne de l'exonération du matériel et outillage neuf et la suppression de la taxe sur la force motrice.
Retour sur les principes de ces deux impositions, sur l'évolution du régime d'exonération jusqu'à la position récente du Gouvernement wallon, et sur la situation en Flandre et à Bruxelles.
Le précompte immobilier ne frappe pas seulement les bâtiments et les terrains. Il vise aussi le matériel et outillage, c’est-à-dire les appareils, machines et installations utiles à une exploitation industrielle, commerciale ou artisanale, lorsqu’ils sont immeubles par incorporation ou par destination1. Le mobilier, le matériel de bureau et les engins servant uniquement au transport en sont exclus, même lorsqu’ils servent à l’exploitation. Avant tout calcul, encore faut-il donc qualifier le bien.
Le Code des impôts sur les revenus ne définit pas ces notions et renvoie au droit commun. Depuis la réforme du droit des biens, le Code civil distingue les immeubles par incorporation, c’est-à-dire les ouvrages qui, s’incorporant au fonds, en constituent une composante inhérente (ainsi que leurs propres composantes inhérentes), et les immeubles par destination, à savoir les accessoires d’un immeuble appartenant au même propriétaire, soit attachés ou placés à demeure, soit mis au service de son exploitation. L’article 471 du CIR 92 a été aligné sur cette terminologie : l’ancien « immeuble par nature » devient « immeuble par incorporation », sans que le périmètre des biens visés ne change.
Dans sa conception classique, l’incorporation supposait un ancrage inaltérable : le bien ne pouvait être déplacé sans dégrader la structure. La Cour de cassation a progressivement retenu une approche plus souple, fondée sur la vocation du bien à rester durablement en place :
En d’autres termes, un lien de nécessité avec l’immeuble ou une incorporation physique suffit, et il n’est pas requis que le propriétaire du fonds soit aussi celui du bien incorporé.
Pour se voir attribuer un revenu cadastral, le matériel immeuble par destination doit être attaché au fonds à perpétuelle demeure, ou être affecté de manière permanente à l’exploitation et, en raison de son poids, de ses dimensions ou de son mode d’installation, être destiné à être utilisé en permanence au même endroit ou à rester stationnaire pendant son emploi6. Surtout, le bien et l’immeuble doivent appartenir à la même personne : à défaut, et sauf incorporation, il n’y a ni revenu cadastral ni précompte. C’est ce qui explique que certains groupes logent dans des sociétés distinctes la propriété du fonds et celle du matériel, ou prennent une partie de leur matériel en location. De tels montages doivent toutefois être anticipés et documentés.
Le revenu cadastral est fixé par l’Administration générale de la Documentation patrimoniale. Il s’agit d’un revenu fictif, censé correspondre au loyer annuel que le bien pourrait procurer. Pour le matériel et outillage, il ne repose toutefois sur aucune comparaison de loyers, mais sur un calcul forfaitaire : la valeur d’usage, égale à 30 % de la valeur d’investissement ou de revient à l’état neuf (augmentée, le cas échéant, du coût des transformations successives), multipliée par un rendement de 5,3 %. Les 70 % écartés d’emblée tiennent compte, une fois pour toutes, de l’usure et de la vétusté futures du bien ; aucune période de référence ni aucun coefficient pour frais d’entretien n’est appliqué.
Ce revenu cadastral est ensuite indexé au moyen d’un coefficient gelé à 1,3391 depuis 2003 pour le matériel et outillage, puis soumis à l’impôt régional de 1,25 %, auquel s’ajoutent les centimes additionnels provinciaux et communaux, qui en constituent l’essentiel7.
Aucun revenu cadastral n’est fixé lorsque la valeur d’usage du matériel n’atteint pas, par parcelle cadastrale, un minimum déterminé par le Roi8. Par ailleurs, le revenu cadastral non indexé inférieur à 795 € par parcelle est exonéré : c’est l’exonération du matériel et outillage « modeste », qui vise concrètement les investissements inférieurs à 50.000 €9.
Une presse industrielle acquise pour 75.000 € génère donc, si elle ne bénéficie d’aucune exonération, un précompte immobilier de 895,25 € par an à Namur.
Une réduction de précompte peut être obtenue lorsque tout ou partie du matériel et de l’outillage, représentant au moins 25 % de leur revenu cadastral, est resté inactif pendant au moins 90 jours au cours de l’année, ou a été détruit10. L’inactivité ou l’improductivité doit en outre être involontaire : une interruption résultant d’un choix stratégique de l’entreprise ne suffit donc pas. De même, la seule vétusté du matériel, même importante, ne constitue pas une destruction, laquelle suppose un événement extérieur, tel qu’un incendie ou un effondrement11.
La taxe sur la force motrice relève, elle, de la fiscalité locale. Elle n’existe que si une commune ou une province adopte un règlement-taxe, lequel n’est exécutoire qu’après approbation de l’autorité de tutelle régionale. Chaque règlement peut donc différer quant aux contribuables visés, à la base imposable, aux exonérations ou au taux. Le modèle annexé à la circulaire régionale du 12 décembre 2025 en dessine toutefois les contours12 :
Cumulée au précompte immobilier, la charge annuelle atteint 4.645,25 €, la taxe sur la force motrice pesant ici quatre fois plus lourd que le précompte.
Pour soutenir l'investissement, la Wallonie exonère le matériel et outillage acquis à l’état neuf (totalement à partir de 2006) et supprime la taxe communale et provinciale sur la force motrice, en compensant la perte de recettes des pouvoirs locaux13.
Le décret-programme du 19 décembre 2025 limite alors l’exonération aux investissements neufs réalisés depuis 2021, pour une durée de cinq exercices d’imposition à compter du 1er janvier de l’année suivant leur acquisition ou leur constitution, rend les investissements réalisés entre 2006 et 2020 à nouveau taxables à partir de 2026 et permet également aux communes et aux provinces de rétablir une taxe sur la force motrice14.
Sous la pression des entreprises, des fédérations sectorielles, des Chambres de Commerce et d’Industrie, et d’AKT, le Gouvernement neutralise l'impact pour 2026, dans l’attente d’une refonte du régime en 2027 : le matériel neuf acquis depuis 2006 reste exonéré de précompte immobilier en 2026 et ne peut faire l'objet d'aucun enrôlement à la taxe sur la force motrice entre le 1er avril et le 31 décembre 202615.
Dans sa trajectoire budgétaire 2027-2029, le Gouvernement reconnaît l'utilité du mécanisme de 2006, tout en pointant des effets d'aubaine et un coût difficilement maîtrisable. Il en tire trois conséquences qui doivent encore être traduites dans un décret16.
Le taux du précompte immobilier sur le matériel et outillage est fixé à 0 %.
Le matériel et outillage neuf est exonéré, à condition que l'entreprise ait signé et respecte la convention de politique énergétique qui lui est applicable. La taxe sur la force motrice reste, quant à elle, une taxe communale facultative, mais le nombre de communes qui la lèvent a diminué de moitié en vingt ans, et plusieurs l'ont supprimée à partir de 2026.
Le cadre fiscal wallon sur les investissements productifs retrouverait donc sa compétitivité par rapport aux autres régions du pays.
Après une année marquée par l'insécurité juridique, les entreprises wallonnes devraient retrouver un régime similaire à celui du Plan Marshall avec l’assurance d’un cadre fiscal stable et pérenne. Encore faudra-t-il que le futur décret offre la robustesse juridique nécessaire pour éviter un nouveau retour de ces taxes. En attendant son adoption, une situation cadastrale et communale à jour reste la meilleure des protections. Concrètement, trois réflexes s'imposent dès à présent :