
Etat de droit, contrepouvoirs, presse, recherche scientifique, environnement, migrants, minorités, cohésion sociale, coopération internationale, les motifs de préoccupation majeure abondent aux Etats-Unis. Pourtant, la bourse américaine, telle que reflétée notamment par l’indice S&P500, caracole. Comment expliquer ce comportement qui semble, pour reprendre les termes de la politologue Erin Lockwood, « ignorer l’évidence » ?[1]
Une première approche consisterait à soutenir que les marchés financiers ne s’intéressent qu’aux dimensions économiques et financières, et que les questions autres, notamment éthiques, leur sont étrangers. Ne dit-on pas d’ailleurs que l’argent n’a pas d’odeur ? Implicitement, soutenir cela signifierait que les marchés considèrent que la politique de Trump est bonne pour l’économie américaine et, en particulier, la profitabilité des sociétés américaines cotées en bourse.
Une telle perception est évidemment possible, mais elle serait étonnante, tant est large le consensus entre économistes « classiques » pour dire que la politique de Trump est à condamner aussi sur le plan étroit de l’économie. Qu’il s’agisse de droits de douane, de freins à la migration, de coupes en matière de recherche, de la perte d’indépendance de la banque centrale, de l’intimidation de fonctionnaires, d’expansionnisme budgétaire, de creusement des inégalités, de complaisance envers les entreprises dominantes ou de climato-scepticisme, il y a convergence pour considérer que ceci est de nature, dans la durée, à nuire à l’économie et donc aux bénéfices que les entreprises dégageront.
Si, c’est évidemment un grand si, on considère que les économistes ont encore un certain crédit et une certaine aura, c’est donc ailleurs que dans la conviction que Trump mène une bonne politique économique qu’il faut trouver les raisons de la grande santé de la bourse new-yorkaise. Quatre viennent à l’esprit.
La première est que les marchés tablent sur la capacité de Trump à changer d’avis. Traduisant cette anticipation, a émergé l’acronyme gourmand TACO, pour “Trump always chickens out”, et qui fait penser à « La fureur de vivre » : quand le précipice économique se rapprochera, Trump enfoncera la pédale de frein. Ce serait donc « T’inquiète » qui prévaudrait.
La deuxième est que les marchés ne portent pas de jugement sur les politiques économiques de moyen terme. Ils n’envoient pas le message qu’ils pensent que Trump sera bénéfique dans la durée. Pour eux, seul compte le court-terme. Et, à court terme, l’agenda de Trump est de nature à gonfler la rentabilité. Moins de réglementations, moins de taxes, des taux d’intérêt plus bas, une politique budgétaire débridée, tout cela va booster l’économie, et « qui vivra verra ». De plus, la baisse du dollar gonfle la valeur en dollar des bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger. Et, cerise court-termiste, les marchés tableraient sur le fait que Trump a fait de la santé de la bourse un indicateur de la qualité de sa politique, et donc qu’il fera tout ce qui sera en son pouvoir pour avoir un bon bulletin.
La troisième est que les marchés ignorent les avertissements de chocs à venir. Selon le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, « les marchés se comportent comme si tout était normal, jusqu’au moment où il est devenu patent que ce n’est pas le cas ». La phrase de Paul Samuelson selon laquelle les marchés ont anticipé 9 des 5 dernières crises s’oppose toutefois à cette explication.
La quatrième explication est que les marchés évoluent largement en fonction de facteurs indépendants de la politique économique. Ce qui tire la bourse depuis quelques temps, c’est la surperformance des entreprises liées à l’intelligence artificielle, un phénomène qui n’a rien à voir avec l’Administration Trump. Coïncidence et causalité ne sont pas à confondre.
Conclusion, ne faisons pas dire à la bourse ce qu’elle ne dit pas. Les marchés financiers sont de poids et d’importance, mais ne sont pas de bons juges de la qualité des politiques publiques.
[1] Voir Erin Lockwood, Why Are Markets Ignoring the Obvious About America?, Project Syndicate, 8 septembre 2025.