• FR
  • NL
  • EN

Dirigeants d'entreprises: inscrire une vision forte face au chaos

Dans un monde marqué par la démondialisation, la prédation économique et le retour des rapports de force, les entreprises qui s’abritent derrière un consensus mou, sans vision forte ni envisager des scénarios extrêmes, s’exposent à une marginalisation rapide.

Le capitalisme est fondé sur le chaos permanent. Sauf quelques exceptions, les entreprises sont destinées à muter ou à disparaître. Après tout, une entreprise n’est qu’une brèche dans le temps et sa destinée est autant influencée par la capacité de vision de ses dirigeants que par des phénomènes exogènes, totalement hors de sa portée.

Mais, au-delà de ces constats partagés par tous, je retire une observation de ma vie professionnelle: les entreprises qui échouent, ou deviennent sous-optimales ou résiduelles, sont celles qui ont manqué de vision et de préparation à ces visions. Et, malheureusement, l’exercice d’une vision — vraie ou fausse, fondée ou délirante — est souvent écarté au motif que le consensus doit prévaloir sur le désagrément de devoir penser autrement.


Désormais, les frontières se referment, la prédation prend le pas sur la coopération et de nombreuses lignes rouges sont franchies, dont la plus importante est la qualité du rapport transatlantique.


La vision contre le consensus

C’est d’ailleurs pour cette raison que les licornes, ces fameuses entreprises qui valent plus d’un milliard d’euros sans être cotées en bourse, sont le fruit de créateurs imaginatifs qui construisent un projet autour d’une idée disruptive. Je crois, par exemple, qu’Odooou I-Care n’auraient pas pu émerger dans un dispositif de consensus qui aurait évidemment écorné la vision originelle, celle-là même qui fait naître une licorne.

La vision stratégique ne se limite pas à l’innovation interne: elle exige d’anticiper la fragmentation brutale de l’environnement internationalqui permet la croissance. Il faut donc s’astreindre, en permanence, à penser autrement. Car aujourd’hui, comme lors de toutes les crises, il faut faire face à un nouveau monde géopolitique qui s’inscrit dans une démondialisation.


La fin de la mondialisation heureuse

Cette réalité est essentielle, car la croissance mondiale, et surtout boursière, a été portée par l’ouverture des frontières dans un contexte d’économie de marché ouverte et planétaire. Les 25 dernières années furent celles de la mondialisation heureuse, dont le point de départ est en 2001, lorsque la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce, quelques années après que le yuan fut reconnu comme devise de réserve par le FMI.


L’Amérique redevient ce qu’elle a toujours été, mais que nous n’avons pas voulu comprendre: impérialiste et prédatrice.


Désormais, les frontières se referment, la prédation prend le pas sur la coopération et de nombreuses lignes rouges sont franchies, dont la plus importante est la qualité du rapport transatlantique, qui est l’empreinte inconsciente de notre inclinaison vers les États-Unis, considérés comme l’ancrage de l’ancien monde qualifié de libre.


Le retour brutal de la prédation américaine

L’Amérique redevient ce qu’elle a toujours été, mais que nous n’avons pas voulu comprendre: impérialiste et prédatrice. Certes, l’Europe en fut proche, mais plutôt par des intérêts réciproques que par des affinités politiques. Notre modèle social est considéré par les Américains comme obsolète, alors que nous avons construit notre prospérité sur une énergie russe importée, une protection militaire américaine usurpée et l’exploitation de marchés d’exportation, originellement immatures, comme la Chine. En un mot, nous avons remplacé nos colonies territoriales d’antan par des colonies économiques qui se rebellent aujourd’hui contre nous. Au reste, on pourrait faire un parallèle avec les États-Unis, qui obtinrent leur indépendance de leurs colonisateurs anglais.


Penser les scénarios dystopiques pour survivre

Au sein des entreprises, il faut donc revoir toute la gestion des risques en imaginant des scénarios que je qualifierais de dystopiques. Et ce n’est qu’en donnant corps à ces questionnements que les entreprises survivront.

Quels sont les dangers qui proviennent des États-Unis, au-delà des droits de douane modulaires? Ils pourraient brutalement réduire la liquidité en dollars qu’ils fournissent aux banques centrales via les lignes de swap, asphyxiant ainsi le système bancaire mondial. Ils pourraient aussi orchestrer des défauts sélectifs sur leur dette, mettre en œuvre une fiscalité punitive à l’égard des entités étrangères, voire dénoncer unilatéralement les conventions de double imposition.


Que se passe-t-il si l’accès aux services cloud contrôlés par les États-Unis est restreint ou coupé aux industries européennes? Imaginez votre entreprise avec vos serveurs inaccessibles, vos mises à jour bloquées. Ce n’est plus de la fiction, c’est un risque opérationnel.


Nous pourrions assister à des restrictions sur le rapatriement des capitaux étrangers détenus sur le sol américain ou – dans le pire des scénarios – au gel ou à la nationalisation d’actifs étrangers au nom de la sécurité nationale. Et, bien entendu, ils peuvent (et le feront inévitablement) orchestrer une dépréciation brutale du dollar pour écraser la compétitivité européenne.


La menace d'un chantage technologique

Nous sommes peut-être aussi confrontés à la perspective d’une guerre juridique totale, où les tribunaux américains deviennent des instruments de destruction économique, puisque les États-Unis s’arrogent un droit permanent d’extraterritorialité.

Ensuite, il y a le chantage technologique. Que se passe-t-il si l’accès aux services cloud contrôlés par les États-Unis (AWS, Google, etc.) est restreint ou coupé aux industries européennes? Imaginez votre entreprise avec vos serveurs inaccessibles, vos mises à jour bloquées par une décision du Département du Commerce américain. Ce n’est plus de la fiction, c’est un risque opérationnel. Ajoutons à cela la menace d’un embargo sur les matières énergétiques ou d’un désengagement unilatéral de l’Otan, qui laisserait l’Europe sans défense conventionnelle ni défense nucléaire crédible.

Nous entrons véritablement dans des géographies très différentes. Il est urgent que les entreprises procèdent à d’immenses exercices de scénarios, en mobilisant leurs meilleurs visionnaires, plutôt que de se croire protégées par le consensus confortable, qui s’avérera fatal.

Mots clés

Articles recommandés

Quand la chimie sonne l'alarme!

Conflits d’intérêts au sein des sociétés: de quoi parlons-nous?

Alerte – Tentatives de phishing usurpant l’identité d’instituts de statistique