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​États-Unis et Iran: une guerre déjà perdue… par les États-Unis ?

Pour comprendre la politique étrangère des États-Unis, il existe trois invariants.

  1. L’exportation de la politique intérieure : les États-Unis n’ont pas de politique étrangère, ils exportent leur politique intérieure. C’est ainsi que Donald Trump a probablement besoin de situations d’urgence pour détourner l’attention des Américains dans la perspective des élections de mi-mandat, qu’il a déjà annoncé vouloir mettre sous son contrôle direct, puisqu’il va probablement les perdre.
  2. Le cycle des guerres inachevées et des dettes non soldées : les États-Unis ne finissent (presque) jamais leurs guerres ni ne remboursent leurs dettes. En matière militaire, les exemples foisonnent : le Vietnam, l’Afghanistan, l’Irak, etc.
  3. L’incapacité de gestion post-conflit et le monolithisme culturel : les États-Unis sont incapables de gérer un pays qu’ils ont attaqué, parce que leur culture monolithique ne peut pas s’accommoder d’un monde extérieur qu’ils considèrent comme inférieur ou moins civilisé. L’exemple de l’Irak est frappant : leur occupation fut un désastre parce qu’au lieu de reformuler la direction de l’armée irakienne, ils en firent des parias qui devinrent des terroristes aguerris.

Alors, au-delà du fait que le régime iranien est l’un des plus abjects du monde (et que chacune de nos pensées doit aller aux personnes sacrifiées qui se sont battues pour une revendication légitime de liberté contre un pouvoir obscurantiste et sanguinaire), il est plus que probable que ce régime se reformule et peut même se renforcer une fois que les frappes militaires auront cessé. Je ne l’espère pas, mais c’est un risque.

Au reste, tant de facteurs cruciaux sont aujourd’hui négligés, à commencer par la profondeur des inflexions religieuses et le ressort d'un nationalisme perse millénaire. Si le général de Gaulle était encore parmi nous, il nous ferait sans nul doute réécouter son discours de Phnom Penh du 1er septembre 1966, prononcé alors que l'Amérique s'enlisait dans les rizières du Vietnam. Il y affirmait, avec une prescience qui résonne singulièrement aujourd’hui, qu'il n'existe aucune solution militaire à des enjeux qui sont avant tout politiques et nationaux. Il rappelait en substance qu'une puissance étrangère, aussi écrasante soit sa force technologique, ne parvient qu'à galvaniser la résistance d'un peuple et à transformer une expédition punitive en une impasse historique dont on ne sort jamais par le haut. Soixante ans plus tard, l'aveuglement semble rester le même : on oublie qu'on ne réduit pas une nation par les bombes lorsque celle-ci puise sa force dans le sentiment de sa propre survie.

... Cette incapacité structurelle prend aujourd'hui une tournure inédite et particulièrement périlleuse. Contrairement aux invasions de 2001 et 2003, où un déploiement au sol — aussi maladroit fût-il — visait à instaurer un semblant d'ordre, nous assistons désormais à une tentative de « changement de régime » par les airs seuls.

C’est l’illusion technologique poussée à son paroxysme : décapiter le sommet de l’État, éliminer l'Ayatollah Khamenei et les cadres du régime par des frappes chirurgicales, puis attendre que le peuple iranien s'empare « spontanément » des décombres pour instaurer une démocratie.

Mais cette stratégie fait l'impasse sur une réalité fondamentale : le vide ne crée pas l'ordre.

En appelant les Iraniens à prendre le pouvoir et les Gardiens de la révolution à déposer les armes, les États-Unis oublient qu'il n'existe à l'intérieur du pays aucune autorité alternative, aucune structure organisée prête à assumer la transition. On détruit une architecture de pouvoir sans avoir la moindre idée de ce qui va meubler le chaos qui lui succédera.

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