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Guerre au Moyen-Orient. Et si tout s'arrêtait très vite ?

Pour une fois, l’intérêt collectif et les intérêts particuliers convergent avec une rare limpidité.

La paix avec l’Iran ? C’est une question presque provocante en ce printemps 2026. Après des années de tensions, de drones, de sanctions et de menaces nucléaires à peine voilées, l’idée même d’un apaisement semble relever de la provocation intellectuelle, d’autant que les États-Unis semblent vouloir s’engager dans une guerre de destruction absolue, Donald Trump voulant ramener la Perse à l’âge de pierre. Et pourtant, les signaux s’accumulent, discrets, mais convergents. Faut-il y voir une simple pause tactique ou l’émergence d’un calcul froid où chaque acteur – y compris ceux qui, hier encore, brandissaient l’arme de la confrontation – trouve, au fond, son intérêt bien compris ?

Les États-Unis, d’abord. Cette confrontation prolongée n’a, au fond, que peu de sens stratégique et ne poursuit aucun objectif clair et atteignable, sauf peut-être le rappel périodique de la capacité militaire américaine, garante ultime du statut du dollar en tant que monnaie de réserve. Dans la grande tradition presbytérienne du président Woodrow Wilson (1856-1924), qui rappelait avec une ferveur presque messianique que l’Amérique était la « terre promise » aux hommes et aux femmes qui la méritaient, cette posture semble parfois supposer que le reste du monde doive rester dans un certain chaos pour mieux faire briller l’exception américaine. Woodrow Wilson, fils de pasteur, voyait les États-Unis comme une cité exemplaire, un phare moral dont la lumière ne pouvait pleinement resplendir qu’en contraste avec les turbulences extérieures. Cette lecture wilsonienne de l’exceptionnalisme – où la puissance militaire sert non seulement à défendre des intérêts, mais aussi à affirmer une unicité providentielle – a nourri, de manière plus ou moins consciente, bien des interventions américaines du XXe siècle à aujourd’hui. Pourtant, même Washington semble aujourd’hui parvenir à la conclusion que les coûts de cette posture (risque d’escalade, inflation énergétique, instabilité des marchés) l’emportent largement sur les bénéfices symboliques ou hégémoniques. Un Iran stabilisé, même sous surveillance, vaut mieux qu’un Iran acculé et imprévisible.

L’Iran, donc. Étranglé par des années de sanctions, de rial en chute libre et d’inflation qui ronge le tissu social, le régime sait qu’il ne peut plus se permettre le luxe d’une aventure militaire sans fin. Le pétrole, sa seule bouée de sauvetage, ne supporterait ni un nouveau blocus du détroit d’Ormuz ni une flambée des cours qui, paradoxalement, finirait par l’isoler davantage. Une levée progressive des sanctions contre un contrôle international renforcé du programme nucléaire et une ouverture commerciale calibrée : cette orientation est crue, transactionnelle, presque trumpienne par son pragmatisme. Téhéran n’y perd pas la face : il y gagne de l’oxygène économique et du temps politique.

Mais pourquoi les autres accepteraient-ils ? Parce que, pour une fois, l’intérêt collectif et les intérêts particuliers convergent avec une rare limpidité. Les États-Unis, sous une administration Trump qui n’a jamais caché son aversion pour les guerres interminables, y voient un succès tangible : stabilisation des marchés énergétiques, réduction des risques géopolitiques et, surtout, une victoire sans troupes au sol. L’Europe, dépendante de ses approvisionnements en hydrocarbures, respirerait enfin.

Et puis il y a ceux que l’on oublie trop souvent dans le récit dominant : l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. Riyad, Abu Dhabi, Doha n’ont aucun intérêt à un Iran perpétuellement instable et agressif. Les guerres par procuration au Yémen, en Syrie et au Liban ont coûté cher en termes d’argent, d’image et de sécurité. Une paix, même froide, permettrait à l’Arabie de poursuivre sa Vision 2030 sans la menace permanente de missiles iraniens ni de milices chiites. Les Émirats, champions de la diversification économique, pourraient enfin développer leurs échanges commerciaux avec Téhéran sans craindre l’escalade. Israël lui-même, souvent présenté comme l’ennemi irréductible, n’a pas intérêt à une conflagration régionale qui déstabiliserait ses frontières et ses alliances naissantes avec les pays arabes. Un Iran contenu par des accords vérifiables vaut mieux qu’un Iran acculé et imprévisible.

C’est là toute la cruauté cynique de la realpolitik : personne n’aime l’Iran pour ses valeurs, mais tout le monde a besoin d’un Iran qui ne soit plus un facteur de risque systémique. La Russie, embourbée ailleurs, et la Chine, obsédée par son propre ralentissement, ne sont plus des alliées inconditionnelles prêtes à financer l’aventurisme iranien. La jeunesse iranienne, malgré la censure, aspire à autre chose qu’à un nouvel hiver de pénuries.

Reste, bien sûr, la part d’ombre. Rien n’est jamais acquis dans cette région où l’histoire s’écrit au fil du poignard. Un incident, une provocation, un changement de ton à Washington ou une fronde interne à Téhéran peut tout faire basculer. La paix n’est pas un traité de Versailles : elle n’est qu’un équilibre provisoire d’intérêts bien compris. La question n’est donc plus de savoir si la paix est souhaitable. Elle est de savoir si chacun aura la lucidité de la saisir avant que le calcul ne redevienne, une fois de plus, tragique.

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