
L’Iran n’est pas un acteur direct pertinent dans l’économie mondiale. Pour l’ensemble de l’Union européenne, à peine 0,1% des exportations sont destinées à l’Iran. Vers toute la région du Golfe, cela représente 4% des exportations européennes. Selon les chiffres de la Banque Nationale, environ 300 millions d’euros d’exportations belges sont partis vers l’Iran en 2024. Cela reste négligeable par rapport au total des exportations belges s’élevant à 510 milliards d’euros.
L’Iran possède certes d’énormes réserves de pétrole et de gaz, mais en raison des années de sanctions et de sous-investissements, son rôle dans la production pétrolière mondiale est peu significatif. L’Iran représente moins de 3 % de la production mondiale quotidienne de pétrole. Si cette production venait à s’arrêter totalement à court terme (ce qui est peu probable étant donné que les revenus pétroliers sont cruciaux pour le régime iranien), cela n’aurait que peu d’impact sur le marché mondial. D’autres producteurs de pétrole ont déjà indiqué leur volonté d’augmenter leur production.
Le véritable impact que l’Iran peut avoir sur les marchés de l’énergie passe par une perturbation du trafic dans le détroit d’Hormuz. En effet, 25 % de tout le pétrole et 20 % de tout le GNL commercialisés dans le monde y transitent. Une perturbation ou un blocage du trafic maritime dans ce détroit aurait immédiatement un impact significatif sur les prix de l’énergie à l’échelle mondiale. Il est incertain que l’Iran soit capable de fermer totalement le détroit d’Hormuz, mais il existe certainement des possibilités de perturber gravement son trafic. Le week-end dernier, le trafic dans le détroit était quasiment à l’arrêt complet.
Il reste à voir jusqu’où l’Iran souhaite aller (et combien de temps il pourra soutenir cette situation). En fermant le détroit d’Hormuz, l’Iran se tirerait également une balle dans le pied (de même que la Chine, un des rares alliés de l’Iran). Néanmoins, une perturbation significative du trafic semble très probable, ce qui entraînera une forte hausse à court terme des prix du pétrole et du gaz. Le risque d’une perturbation durable du marché de l’énergie paraît plus limité.
Un risque plus extrême serait que l’Iran riposte en touchant directement des champs pétroliers et gaziers en Arabie Saoudite ou aux Émirats Arabes Unis (ces sites étant à portée des missiles iraniens et difficiles à défendre). Cela pourrait sérieusement perturber la production pétrolière. Mais il semble peu probable que l’Iran veuille aller aussi loin. Ce risque extrême reste donc plutôt limité.
Ce matin, les prix du pétrole et du gaz sur les marchés internationaux ont clairement bondi. Cette hausse s’ajoute à celle qui était déjà en cours depuis plusieurs semaines. Le prix du pétrole européen (79 dollars le baril) est aujourd’hui 32 % plus élevé qu’en début d’année. Pour le gaz européen, la hausse atteint 39 %. Sur un horizon un peu plus long, ces augmentations restent néanmoins modérées. Avec les derniers mouvements, les prix du pétrole et du gaz retrouvent un niveau similaire à celui d’il y a un an.
Il est difficile actuellement de prévoir l’évolution des prix dans les semaines à venir, tant les incertitudes sont nombreuses. En cas de fermeture totale prolongée du détroit d’Hormuz, certains rapports évoquent des prix pétroliers autour de 100 dollars le baril.
D’un autre côté, avant cette opération, le marché pétrolier semblait se diriger vers une certaine détente (avec même une offre excédentaire attendue). Dans ce contexte, la hausse des prix resterait vraisemblablement limitée sans escalade supplémentaire.
La hausse des prix de l’énergie exercera une pression supplémentaire sur l’inflation. Avant ce week-end, l’inflation belge était attendue légèrement en dessous de 2 % pour cette année. Des prix de l’énergie plus élevés (dans la mesure où ils se maintiennent plus longtemps) porteraient cette inflation entre 2 % et 2,5 % pour l’ensemble de l’année.
Trump a déjà indiqué que cette opération vise à provoquer un changement de régime en Iran (ou au moins à contraindre le régime actuel à adopter une posture plus conciliante, à l’instar du Venezuela), mais il s’agit d’une stratégie hautement incertaine. Les expériences précédentes dans cette région ont clairement montré qu’un tel changement de régime n’est pas évident (Irak, Libye, Syrie). Il est beaucoup plus probable que cela mène à une situation plus chaotique, avec une instabilité accrue en Iran et dans toute la région (notamment à travers des organisations liées à l’Iran, comme les Houthis au Yémen).
Une escalade supplémentaire dans la région pourrait toutefois entraîner une pression durable à la hausse sur les prix de l’énergie, même si ce risque paraît limité. En outre, les actions des Houthis dans la mer Rouge et le golfe d’Aden — principales voies commerciales entre l’Asie et l’Europe, par où transite environ 15 % du commerce mondial — auraient un impact négatif sur le commerce mondial en perturbant les chaînes d’approvisionnement, en allongeant les délais, en augmentant les coûts et les primes d’assurance…
Avec un régime iranien qui se sent menacé dans sa survie (et qui n’a donc plus rien à perdre), le risque de décisions extrêmes et l’incertitude qui en découle augmentent.
Pour l’économie belge, cette incertitude supplémentaire s’ajoute à une situation déjà incertaine. La confiance des entrepreneurs belges avait déjà été affectée en février. Cela complique encore la situation, notamment pour l’industrie à forte intensité énergétique, qui est sous pression depuis longtemps.
Depuis le début de son second mandat, Trump semble déterminé à positionner les États-Unis de manière plus « agressive » sur la scène internationale, et notamment vis-à-vis de certains alliés. Cela s’est déjà illustré douloureusement avec la guerre commerciale et la posture vis-à-vis de la Russie, mais les actions contre l’Iran vont dans le même sens. L’opération en Iran ressemble surtout à un pari très risqué de la part de Trump.
Cela confirme une nouvelle fois que l’Europe ne peut plus compter pleinement sur les États-Unis en tant qu’allié inconditionnel. Tant au niveau de la défense qu’économiquement, l’Europe doit davantage se suffire à elle-même. Plus vite l’Europe prendra des initiatives en ce sens, comme une coopération approfondie (ou au moins une coordination) pour la défense ou une intégration plus poussée du marché unique européen, mieux ce sera. Dans ces deux domaines, le potentiel pour un renforcement de la coopération européenne est énorme. Il est urgent de s’y atteler. Le potentiel économique que cela permettrait de réaliser au sein de l’Union européenne est d’ailleurs bien supérieur aux dommages attendus des développements actuels au Moyen-Orient.