
Pourtant, cette vision n’est qu’une illusion monétaire. Si l’on gratte la surface du papier-monnaie, on découvre une réalité bien plus tangible, dictée par les lois de la thermodynamique : la véritable monnaie de réserve du monde, ce n’est pas le dollar, mais le joule.
Le dollar jouit de ce que l’ancien président français, Charles de Gaulle, appelait un « privilège exorbitant ». En tant que monnaie de règlement internationale, il permet aux États-Unis de consommer les richesses produites par le reste du monde simplement en exportant leur propre dette. Ils impriment le moyen de paiement pour l’acquisition de biens réels.
Mais ce système ne tient pas à la simple confiance mutuelle. La suprématie monétaire est indissociable d’une capacité d’intervention militaire universelle. Le dollar est adossé à la puissance de feu : pour que le monde continue d’accepter le billet vert, il faut que les routes maritimes soient sécurisées et que les récalcitrants comprennent que le système est immuable. Cependant, l’armée elle-même n’est qu’un moteur consommant une ressource plus fondamentale encore.
Le secret le moins bien gardé de la géopolitique moderne réside dans le libellé des matières premières. Pourquoi le monde entier doit-il détenir ou emprunter des dollars ? Parce que les ressources vitales, et au premier rang desquelles l’énergie, s’échangent en dollars.
Ici, il convient de faire une distinction physique cruciale que les économistes oublient souvent : celle entre le Watt et le Joule. Le watt est une unité de puissance (un flux), tandis que le joule est une unité d’énergie (un travail). Un watt, c’est un joule par seconde. Si le dollar est le vecteur de l’échange, le joule en est la substance.
Toute activité humaine, de la production d’une puce électronique au transport d’un porte-conteneurs, est une transformation d’énergie. En contrôlant les flux énergétiques mondiaux, les États-Unis contrôlent le joule. Et en imposant le dollar comme seule unité de compte de ce joule, ils s’assurent que leur monnaie demeure l’étalon universel. Celui qui maîtrise l’accès à l’énergie maîtrise la capacité de travail des nations, et donc leur économie.
On parle beaucoup de « dédollarisation », notamment sous l’impulsion des BRICS et de la Chine. Mais ce mouvement sera d’une lenteur extrême. La raison est simple : la géographie du joule. L’Asie, et particulièrement la Chine, est une importatrice nette massive de pétrole et de gaz. Tant que les flux de joules qu’elle consomme sont libellés en dollars, elle reste enchaînée au système financier américain. Créer un écosystème en yuan est une ambition légitime, mais cela nécessite de transformer profondément les circuits énergétiques mondiaux. On ne remplace pas une infrastructure énergétique planétaire aussi facilement qu’on change un logiciel de paiement.
Toutefois, ce système touche à ses limites physiques et financières. Aujourd’hui, les États-Unis font face à une dette publique qui semble hors de contrôle. Historiquement, lorsque la fiction comptable ne correspond plus à la réalité des ressources disponibles (les joules), l’émetteur de la monnaie de réserve procède à un « ajustement ».
L’histoire nous l’a montré à deux reprises au XXe siècle. En 1933-1934, Roosevelt dévalua le dollar par rapport à l’or pour faire face à la Grande Dépression. En 1971, Nixon mit fin à la convertibilité de l’or, affirmant que les promesses de papier ne pouvaient plus être converties en or.
À chaque fois, les États-Unis ont changé les règles du jeu pour préserver leur hégémonie. Aujourd’hui, alors que l’écart entre la montagne de dollars en circulation et la capacité réelle de production d’énergie se creuse, un nouvel ajustement est inévitable. Le monde découvrira alors, sans doute brutalement, que si l’on peut imprimer des dollars à l’infini, on ne peut pas imprimer un seul joule. La monnaie n’est qu’une créance sur l’énergie : quand l’énergie manque ou change de maître, le papier redevient du papier.