• FR
  • NL
  • EN

L’intelligence artificielle ne cotise pas

Depuis le 2 août, l’Europe encadre davantage l’intelligence artificielle. Elle impose de la transparence, fixe des règles, tente de contenir les risques. C’est nécessaire. Mais elle évite encore la question centrale : qui financera notre modèle social si une part croissante de la richesse n’est plus produite par le travail humain ?

Notre système fiscal et social appartient au monde industriel. Une entreprise produit, emploie, paie des salaires. Ces salaires sont imposés et supportent des cotisations. Celles-ci financent les pensions, les soins de santé, le chômage et la solidarité. Pendant des décennies, la mécanique a tenu. La production augmentait, l’emploi suivait, les salaires progressaient et les recettes publiques aussi.

​L’intelligence artificielle casse cet enchaînement. Une entreprise pourra produire davantage sans engager davantage de personnel. Elle pourra accroître sa valeur ajoutée tout en réduisant certains emplois. La richesse ne disparaîtra pas. Elle changera de forme. Moins de salaires, davantage de bénéfices, de dividendes et donc de revenus du capital. Si le capital s’enrichit au détriment du travail, il faudra tôt ou tard transférer une partie du financement de la Sécurité sociale vers les revenus du capital. Certaines formes de revenus patrimoniaux devront supporter des cotisations sociales, ou un prélèvement équivalent. Ce n’est pas une punition du capital. Ce serait absurde. Nous aurons besoin de capital pour financer l’innovation et les investissements technologiques. Mais on ne peut pas taxer éternellement le revenu là où il n’est plus créé. La fiscalité devra inévitablement suivre la richesse.​

​Le problème devient d’autant plus aigu avec la démographie. Nous vieillissons. La natalité recule. Les pensions et les soins coûtent plus cher. Il y aura, en proportion, moins d’actifs pour les financer. Et, au même moment, l’intelligence artificielle risque de réduire la part des salaires dans la création de valeur. Les deux chocs se rejoignent : moins de cotisants, moins de revenus du travail, davantage de dépenses sociales. Augmenter encore les charges de travail serait alors une folie. Plus le travail humain coûte cher, plus son remplacement par la technologie devient rentable. Nous finirions par taxer davantage les emplois qui subsistent pour financer ceux qui disparaissent, tout en accélérant leur disparition.​

Il faut donc changer de logiciel. Notre sécurité sociale repose encore sur l’usine, le salarié, l’employeur et le salaire mensuel. Ce monde ne disparaîtra pas totalement, mais il ne sera plus le seul. L’intelligence artificielle brouille les frontières entre travail et capital. Elle automatise, concentre (surtout à l’étranger, ce qui constitue un véritable problème pour les États sociaux européens), déplace donc les gains de productivité et transforme profondément la distribution des revenus. C’est une rupture anthropologique autant qu’économique. Elle nous obligera à revoir le contrat social : qui contribue, sur quelle assiette, qui reçoit, comment partage-t-on les gains de productivité et comment maintient-on la solidarité lorsque la richesse se crée avec moins de travail humain ?

​Il faut répondre avant que le ressentiment ne s’installe. Si les profits augmentent, si le capital s’apprécie, si les salaires stagnent, si les emplois se fragilisent et si les prélèvements continuent de peser presque exclusivement sur le travail, la rancœur montera. Elle deviendra fiscale, puis sociale, puis politique. Plus on attendra, plus elle s’embrasera. L’Europe veut réglementer l’intelligence artificielle. Très bien. Mais elle devra surtout adapter le modèle social qu’elle va bouleverser. Car l’intelligence artificielle produira, créera de la valeur, enrichira probablement l’économie. Mais elle ne cotise pas.​


Chronique de Bruno Colmant, publié ce 10/08 dans Trends

Mots clés

Articles recommandés