
L’histoire militaire est un éternel recommencement, mais certains refusent obstinément d’en lire les chapitres les plus sanglants. En 1967, au plus fort de la guerre du Vietnam, l’état-major américain pensait avoir trouvé la seule solution capable d’écraser le Viêt-cong : la puissance de feu brute, le napalm et les tapis de bombes des B-52. Ils ont découvert, à leurs dépens, que l'on ne peut pas bombarder une idée, et encore moins un ennemi qui vit littéralement sous ses pieds.
Le labyrinthe de Cu Chi n’était que la partie émergée d’un système bien plus vaste. En intégrant les réseaux complexes s’étendant au Laos et au Cambodge le long de la piste Ho Chi Minh, ce sont des milliers de kilomètres de galeries qui ont été creusés à la main à travers toute l'Indochine. C’était une civilisation souterraine complète, dotée d'hôpitaux, de centres de commandement, d'usines d’armement et de dortoirs protégés par la masse terrestre.
Pour les Américains, ce fut un enfer psychologique insurmontable. Malgré l’invention des rats de tunnel et l’utilisation massive d’agents défoliants, le Pentagone n’a jamais pu neutraliser ces artères vitales. L’échec fut total.
Chaque fois que les troupes américaines pensaient avoir sécurisé une zone en surface, les combattants ressortaient la nuit, frappaient avec une précision chirurgicale, et disparaissaient à nouveau dans les entrailles de la jungle. La supériorité technologique fut réduite à néant par un homme armé d'une pelle et d'une détermination de fer.
Le miroir iranien est aujourd’hui saisissant. Téhéran a eu quarante ans pour industrialiser la leçon vietnamienne. Tout comme au Vietnam, la stratégie iranienne repose sur la dissimulation et la décentralisation absolue. Le commandement peut être frappé en surface, les communications peuvent être brouillées, mais les structures souterraines restent intactes et prêtes à répliquer de manière autonome.
L'erreur persistante de Washington est de croire que la transparence du champ de bataille offerte par les satellites et les drones suffit à gagner. Mais sous la terre, la technologie est aveugle.
On ne gagne pas une guerre contre un ennemi qui a fait de la survie sous les bombes son mode de vie principal. Les tunnels indochinois ont fini par faire tomber Saïgon. Les forteresses souterraines de l'Iran pourraient bien faire tomber le dernier bastion de l'hégémonie américaine au Moyen-Orient. L'Amérique semble condamnée à rejouer la scène du rat de tunnel, s'engouffrant dans un trou sombre dont elle ne connaît ni la profondeur, ni les pièges. À l'instar de Lyndon B. Johnson, les dirigeants actuels risquent de découvrir, trop tard, qu'avoir la plus grosse puissance de feu ne sert à rien si l'adversaire est déjà ailleurs, tapi juste sous vos pieds, attendant patiemment que vous vous épuisiez.