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Rachat du nucléaire usagé: une opération fiscalement radioactive ?

L'annonce, le 30 avril dernier, d’une lettre d’intention entre l’État belge et Engie pour la reprise potentielle de l’ensemble des activités nucléaires du groupe en Belgique marque un tournant historique.

Après des décennies de politique de sortie progressive du nucléaire, le gouvernement De Wever choisit la voie de la nationalisation de fait. Sept réacteurs, le personnel concerné, les filiales et l’intégralité des actifs et des passifs — y compris les lourdes obligations de démantèlement — pourraient passer sous le contrôle public. Une décision présentée comme un acte de souveraineté énergétique. Mais à quel prix, et avec quelles garanties réelles ? Et là, le compteur Geiger commence à crépiter, même si le ministre de l’Énergie a dit qu’il fallait ouvrir le capot avant de négocier… tout en confirmant qu’Engie ne voulait négocier qu’avec l’État belge, comme si un autre candidat avait pu être intéressé par ce dossier en déshérence.


La première interrogation porte sur la valorisation de la transaction. Selon plusieurs experts, ces centrales vieillissantes devraient être cédées pour 0 euro. Les cinq réacteurs définitivement arrêtés présentent des microfissures structurelles, des non-conformités aux normes internationales et un démantèlement déjà engagé. Engie, qui n’a jamais caché son souhait de tourner la page, se délesterait ainsi d’un passif encombrant sans contrepartie financière significative. Incidemment, on ne voit pas comment l’État belge pourrait décider de réactiver des réacteurs démantelés sauf à jouer avec les normes de sécurité.

Le 30 avril 2026, jour même de l’annonce, le cours de l’action Engie a bondi de 4,93 %, clôturant à 28,07 euros. Cette hausse s’est traduite par une augmentation de la capitalisation boursière de l’ordre de 3,3 à 3,5 milliards d’euros. Les marchés ont immédiatement salué l’opportunité pour le groupe français de se délester d’un fardeau. Preuve, s’il en fallait, que dans cette négociation, l’État belge, donc nous, risquons d’être les grands perdants.

Au-delà du prix d’acquisition, la question centrale demeure celle du démantèlement. Les dépassements de coûts sont monnaie courante dans le secteur nucléaire : estimations initiales souvent sous-évaluées, complexité technique et évolutions réglementaires. Il serait donc impératif que l’accord final, attendu pour le 1er octobre 2026, prévoie un mécanisme clair d’investissement additionnel d’Engie en cas d’insuffisance des provisions actuelles. Sans cet engagement contractuel et vérifiable, le contribuable belge se retrouverait seul face à une facture potentiellement colossale. Mais là, patatras : le ministre de l’Énergie a dit qu’Engie ne verserait pas davantage que les 15 milliards d’euros déjà versés. Le solde du démantèlement sera donc bien à la charge de l’État belge. Et comme il faut appliquer à toute estimation de dépenses le facteur π, c’est-à-dire 3,14159, cela devrait coûter au moins 45 milliards d’euros (je fais l’impasse sur les taux d’intérêt), dont 30 milliards d’euros à la charge de nos impôts.

Et puis il y a autre chose. Cette opération est certainement motivée par le souhait d’alléger la facture énergétique des grandes entreprises électro-intensives, majoritairement situées au nord du pays. Il ne faudrait donc pas, comme c’est constaté dans d’autres pays européens, que les ménages supportent une part proportionnellement plus élevée des charges fixes du système électrique que les entreprises.

Il y a une autre dimension cruciale : l’opérateur futur. Si Luminus, détenue majoritairement par EDF, une entreprise française nationalisée, venait à jouer un rôle majeur dans l’exploitation, la souveraineté énergétique tant revendiquée resterait largement théorique. Nous troquerions une dépendance à un opérateur privé franco-belge contre une influence étatique française sur des actifs stratégiques nationaux. La boucle serait bouclée : les centrales belges, autrefois lucratives, échapperaient encore une fois au contrôle intégral du pays.

Enfin, ce projet interroge nos capacités réelles d’ingénierie et de maîtrise industrielle. La Belgique dispose encore d’une expertise reconnue. Mais notre expérience se limite principalement à des installations de recherche ou des sites industriels plus modestes. Des années de politique de sortie ont érodé une partie du savoir-faire opérationnel. Reprendre la main sans un transfert massif de compétences et une montée en puissance rapide des équipes belges expose à des retards coûteux et à des risques techniques accrus.

Ce rachat n’est pas une simple opération comptable. Il s’apparente à l’acquisition d’un parc usagé, avec ses défauts structurels, ses incertitudes réglementaires et son passif financier potentiellement explosif.

La souveraineté énergétique est un objectif légitime. Elle ne peut toutefois se construire sur des bases fragiles ni au prix d’un chèque en blanc pour le contribuable. Les négociations en cours doivent aboutir à un équilibre clair : valorisation réaliste, engagement d’Engie en cas de dépassements, maintien d’un contrôle opérationnel belge effectif et préservation de nos capacités d’ingénierie. Faute de quoi, cette nationalisation ne sera qu’une nouvelle rustine coûteuse sur une stratégie énergétique longtemps erratique.


Opinion publiée dans le Trends

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