
La version 2025, en l'occurence, le 32 éme rapport d'activité, publié fin juin sur le site de la CTIF (rubrique rapports annuels) ne déroge manifestement pas à la règle, tant les informations qu'il contient, autant de balises de réflexion, sont pertinents, et porteuses de tendances, aujourd'hui avérées.
D'abord, en raison de chiffres communiqués, qui interpellent d'eux-mêmes. Comme l'indique le Président de la CTIF, Philippe de Koster dans son avant-propos, "102.312 communications reçues en 2025, 1.334 nouveaux dossiers aux autorités judiciaires pour un montant total de 2,13 milliards EUR et plus de mille cinq cents informations utiles ont été communiquées aux services administratifs de l’Etat (CAF, SIRS, SPF Economie, …) et aux autorités de supervision.
Ensuite, par rapport aux méthodes utilisées par les blanchisseurs : les blanchisseurs d’argent sale débordent d’imagination pour parvenir à leurs fins et recourent à des mécanismes à la complexité variable présentant néanmoins des constantes de fiabilité et de coût.Le mot d’ordre des blanchisseurs professionnels, c’est trouver le moyen de blanchir le plus sûr et le moins cher ! Dans ce rapport, le rôle clef joué par des blanchisseurs professionnels est mis en évidence, rôle également souligné lors de la récente conférence de l’AMLA. Ces « courtiers » criminels jouent tantôt le rôle de banquier informel, de convoyeur de fonds ou de logisticien en proposant des structures commerciales émettant des documents nécessaires pour camoufler les opérations de blanchiment.Prendre la correcte mesure du rôle des blanchisseurs professionnels constitue un préalable à une lutte efficace. ... Ainsi, il semble nécessaire de s’intéresser à la question de la dissolution rapide de sociétés commerciales qui apparaissent comme des coquilles vides et constituent des instruments faciles pour les blanchisseurs professionnels.

Pour tirer rapidement dans le cadre d'une lutte efficace l'essentiel des enseignements de ce document, on ne perdra également pas de vue que la CTIF propose un executive summary. En l'occurence un résumé pratique qui comporte trois rubriques clé a) l'activité de la CTIF en quelques mots et chiffres; b) les temps forts de l'année 2025; c) tendances en matière de blanchiment et de financement du terrorisme. Compte tenu de la vision exhaustive qu'il propose ainsi, mêlant constats actuels et vision prospective, il nous a paru opportun de vous le communiquer ci-dessous dans son intégralité.
> L’activité de la CTIF en quelques mots et chiffres
La CTIF a pour mission de recevoir des déclarations d’opérations, de fonds ou de faits suspects des entités assujetties à la loi du 18 septembre 2017 relative à la prévention du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme et à la limitation de l’utilisation des espèces (1) , de ses homologues étrangers dans le cadre de la coopération internationale et d’autres services de l’Etat désignés explicitement dans la loi.
En 2025, la CTIF a reçu un total de 102.312 communications (déclarations d’opérations, de fonds ou de faits suspects, informations des homologues étrangers et services de l’Etat – 91.487 communications reçues en 2024).
L’augmentation du nombre total de déclarations reçues est principalement due à la forte croissance observée dans le secteur des établissements de paiement avec près de 52.000 déclarations émanant en 2025 de ce secteur, soit une augmentation de près de 10.000 déclarations en une année. Néanmoins, cette hausse de l’activité déclarative doit être correctement interprétée étant donné que certains de ces établissements proposent leurs services de paiement depuis la Belgique à des clients dans plusieurs pays de l’UE, grâce au passeport européen. Plus de 90% de ces déclarations sont, après un examen par la CTIF, externalisées vers ses homologues européens dans le cadre du processus « cross border reporting » vu l’absence de lien direct avec notre pays.
Au cours de cette même période, la CTIF a transmis 1.334 nouveaux dossiers aux autorités judiciaires pour un montant total de 2,13 milliards EUR et plus de mille cinq cents informations utiles ont été communiquées aux services administratifs de l’Etat (CAF, SIRS, SPF Economie, …) et aux autorités de supervision, en application des articles 83 et 121 de la loi du 18 septembre 2017.
Si de nouvelles déclarations de soupçon sont adressées à la CTIF concernant des transactions en rapport avec la même affaire (déclarations complémentaires) et si des indices sérieux de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme sont toujours présents, la CTIF communique sous forme de rapport complémentaire les nouvelles opérations suspectes.
En 2025, des informations provenant de 2.736 déclarations de soupçon et communications reçues par la CTIF ont été utilisées dans le cadre de transmissions de dossiers aux autorités judiciaires, indépendamment des autres mécanismes de dissémination de l’information aux niveaux national et international.
En l’absence d’indices sérieux de blanchiment ou de financement du terrorisme, la CTIF n’effectue aucune communication aux autorités judiciaires, mais les informations issues des déclarations de soupçon ne sont pas perdues pour autant.
Même si un dossier n’est pas transmis aux autorités judiciaires, les informations qu’il contient peuvent être transmises par la CTIF aux services de renseignements et à l’OCAM dans le cadre de la lutte contre le processus de radicalisation, le terrorisme, son financement et les activités de blanchiment qui pourraient y être liées.
Cette année encore, la CTIF a adressé de nombreuses demandes de renseignements à l’étranger et en a également reçu un grand nombre de la part de ses homologues de pays européens ou de pays tiers.
> Temps forts de l’année 2025
L’année 2025 marque également la publication du rapport d’évaluation mutuelle de la Belgique par le GAFI (2) . Cette évaluation analyse en profondeur la mise en œuvre et l’efficacité des mesures de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et de la prolifération des armes de destruction massive en Belgique. Une description du système belge LBC/FT(3) , ainsi que des recommandations ciblées pour le renforcer davantage, figurent dans ce rapport. Etant donné le rôle central de la CTIF dans le système LBC/FT, les évaluateurs se sont également penchés sur plusieurs aspects fondamentaux liés aux renseignements financiers. La Belgique est notée comme ayant un niveau d’efficacité significatif dans ce domaine. Par ailleurs, dans le cadre du retour sectoriel destiné aux déclarants, un nouveau format d’Ateliers LBC/FT a vu le jour, dont deux éditions ont été organisées par la CTIF en 2025. Une première édition, proposée aux professions financières, a été consacrée au thème de la corruption, en abordant l’aspect LBC préventif mais aussi répressif, couvrant ainsi le cycle de vie de la déclaration, allant du moindre soupçon, vers l’analyse et les potentiels indices sérieux de BC, et terminant en une potentielle enquête au Parquet. Le second Atelier s’est orienté vers les professions non financières, en réunissant le secteur des professions comptables et fiscales, où les discussions ont notamment porté sur la protection du déclarant, l’utilité de la déclaration dans le système LBC/FT, les typologies et risques rencontrés par le secteur ou encore la qualité des informations fournies sur goAML. Alors que 2024 était encore consacré à des travaux préparatoires concernant les locaux de l’AMLA à Francfort et le recrutement de personnel, nous avons observé en 2025 que l'Autorité de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme a pris des mesures plus concrètes en matière de coordination et de soutien des CRF de l'UE.
Nous pouvons affirmer que l’AMLA a déjà réalisé de nombreux progrès en peu de temps, que l'intégration de tous les délégués des CRF est essentielle pour diffuser et renforcer la connaissance du monde des CRF au sein de l'AMLA, et que le rôle des CRF est de continuer à veiller au respect de leur autonomie et de leur indépendance en recherchant des solutions flexibles et coordonnées.
> Tendances en matière de blanchiment de capitaux et financement du terrorisme
Au cours des dernières années, le paysage financier a connu une évolution significative. Sous l'influence de l'innovation technologique, une transformation s'est réalisée en l'espace d'une décennie, passant d'un environnement fondé sur la banque traditionnelle à un écosystème financier numérique, orienté vers les données. Cette évolution irréversible est portée par un secteur fintech en plein essor, tant en Belgique qu’en Europe, et présente de nombreux avantages pour les consommateurs.
L'Union européenne (UE) s'engage résolument en faveur de cette transformation numérique du secteur financier tout en essayant d'apporter des ajustements dans un certain nombre de domaines. Plusieurs initiatives législatives de l'UE sont de ce fait entrées (partiellement) en vigueur en 2025, telles que le règlement sur les « paiements instantanés » (IPR)4 et le règlement relatif aux « crypto-actifs » (MICAR)5 .
Comme c’est souvent le cas, les organisations criminelles se révèlent également être « précurseurs » en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme lorsqu'il s'agit d'utiliser les nouvelles technologies. Toutes criminalités confondues, la CTIF a observé que l'utilisation de la technologie dans les montages de blanchiment constituait le fil conducteur en 2025. Ainsi, les organisations criminelles (3) LBC/FT exploitent pleinement la rapidité accrue – lors de l'ouverture de comptes en ligne et de l'exécution de transactions transfrontalières – offerte tant par les banques traditionnelles que par les nouveaux prestataires de services de paiements (PSP).
On observe également de fréquents changements d'actifs, avec une transition fluide de la monnaie scripturale vers les actifs virtuels et vice versa. L’association ou l'intégration des PSP et des prestataires de services d'actifs virtuels (Virtual Asset Service Providers ou VASP) facilite cette conversion et complexifie le suivi de la piste financière par les services d’enquête.
Les criminels associent de manière quelque peu paradoxale l’usage de la technologie financière au sens large à des techniques traditionnelles pour mettre en place des schémas de blanchiment. Il apparaît ainsi qu’indépendamment de l'infraction sous-jacente, les espèces continuent de jouer un rôle crucial dans le transfert de valeur et la dissimulation de l'origine des fonds. L'or pourrait également faire un retour significatif dans les montages de blanchiment de capitaux, en raison de la forte hausse de son cours pendant l'année 2025. Dans les dossiers les plus complexes, les technologies financières modernes sont combinées adéquatement à l'utilisation du cash.
Les réseaux professionnels de blanchiment de capitaux – qui, comme lors des années précédentes, peuvent être considérés comme la principale tendance et menace en matière de blanchiment – disposent d’un grand nombre de comptes en ligne ouverts auprès d’établissements de paiement, tout en continuant à gérer des liquidités provenant notamment du trafic de stupéfiants via le paiement de travail au noir. Cette synergie entre l'évolution des technologies financières et l’utilisation des méthodes traditionnelles se reflète tant dans l'analyse des menaces criminelles que dans les techniques employées pour le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. La menace terroriste est restée élevée en 2025. Bien qu’elle soit complexe et provienne de différentes sources, les partenaires de renseignement et de sécurité ont identifié que la principale menace émane de petites cellules et d’acteurs isolés inspirés par l’idéologie de l’État islamique(6). Ce constat se reflète également dans les dossiers relatifs au financement du terrorisme transmis par la CTIF aux parquets, où le djihadisme islamique demeure prédominant.
Bien que la combinaison de nouvelles possibilités techniques et de méthodes éprouvées se révèle très efficace et pose des défis considérables aux services d'enquête financière, elle peut aussi constituer une source d'inspiration. En effet, en matière de lutte contre le blanchiment et la détection des opérations suspectes, on recherche également un modèle fondé sur les données. L'intégration de méthodes anciennes et modernes n'est pas uniquement constatée dans le processus de blanchiment mais peut également être mise en œuvre comme stratégie de lutte contre ce phénomène
Notes
1. Ci-après la loi du 18 septembre 2017. Moniteur belgedu 6 octobre 2017 - Chambre des représentants(www.lachambre.be) Documents : 54-2566.
2. https://www.fatf-gafi.org/content/dam/fatfgafi/mer/Evaluation-mutuelle-Belgique2025.pdf
3. LBC/FT : Lutte contre le blanchiment de capitaux etle financement du terrorisme
4. EU 2024/886
5. EU 2023/114
6 VSSE (2025) Intelligence Rapport