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La Wallonie n'a plus les moyens de ne pas appliquer le principe pollueur-payeur

L’état des finances régionales a amené l’agence de notation Moody’s à abaisser, avec d’autres, la note de crédit de la Wallonie. Sachons voir que cet abaissement est pour partie la résultante de la politique environnementale, ou plutôt de la non-politique environnementale, du gouvernement wallon. Ainsi, plutôt que de s'en tenir à des intentions non traduites en réalité budgétaire, il serait doublement bénéfique de faire payer les coûts de la dégradation environnementale par celles et ceux qui l'occasionnent. Ne pas le faire, c’est mauvais et pour l’environnement et pour les finances de la Région.


Ce que le contribuable wallon paie à la place des pollueurs

Les pollutions ont un prix que la collectivité absorbe silencieusement : coûts sanitaires liés à l'exposition aux PFAS, pesticides, nitrates et autres polluants, coûts de traitement de l'eau potable — dont 311 captages ont dû être définitivement abandonnés en vingt ans —, coûts des crises environnementales qui se multiplient et sur lesquelles la dégradation des écosystèmes agit comme un amplificateur.

Et puis il y a ce que l'on comptabilise encore moins : la disparition progressive des services que la nature rend gratuitement aux acteurs économiques. La régulation des crues par les zones humides, la filtration naturelle de l'eau par les sols vivants, la pollinisation, la fertilité des terres : autant de services dont la valeur n'apparaît nulle part dans les budgets publics, mais dont la disparition se paie au prix fort. En France, on estime à 49 milliards d’euros par an les apports de 8 services rendus par la nature (rapport Efese qui, donc, n’étudie qu’une fraction des services écosystémiques). Ramené au territoire wallon, on obtient une estimation d’1,5 milliards d’euros par an.


Le “pollueur-payeur” : un outil éprouvé

Depuis Arthur C. Pigou (1920), on connaît la fiscalité correctrice des externalités négatives, qui permet de faire en sorte que le prix de marché se rapproche du coût réel. Le Gouvernement wallon s'en est d'ailleurs emparé dans sa Déclaration de politique régionale, y inscrivant le principe pollueur-payeur comme ligne directrice. Mais, à ce jour, aucun mécanisme fiscal ne traduit cet engagement en réalité budgétaire. Bien sûr, l’appliquer rétrospectivement pour la pollution historique est très difficile[1], mais pas pour la pollution d’aujourd’hui.

Pourtant, les expériences passées ont tout pour convaincre. La Cour des comptes européenne a établi que le respect de la Directive sur les Émissions Industrielles (IED) coûte environ 90 millions d'euros par an au secteur sidérurgique, tandis que la prévention de la pollution qui en résulte permet d’économiser 932 millions chaque année ([2]). Quel formidable return économique. Et cela n’exige pas de « massacrer » les secteurs concernés, comme le montre le cas de l’agriculture au Danemark. Ce pays a mis en place un système de redevances différenciées sur les pesticides, calculées en fonction de leur nocivité : plus un produit est dangereux pour la santé et l'environnement, plus la redevance à charge des producteurs de pesticides est élevée. Les revenus générés sont réaffectés au secteur agricole sous forme de financements de projets de transition — rendant le mécanisme économiquement acceptable pour les agriculteurs eux-mêmes. La réussite est éclatante : la toxicité des pesticides utilisés au Danemark a chuté. Et, n’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure, la production agricole ne s’est pas effondrée.

Une autre objection, de type éthique, est souvent avancée : faire payer reviendrait à donner un « droit à polluer ». En réalité, c’est l’absence de tarification qui constitue aujourd’hui un permis implicite de polluer, et gratuitement. Une redevance bien calibrée ne légitime pas la pollution : elle la rend visible, coûteuse, et donc évitable. Et elle génère des recettes redistribuables. Elle doit être inscrit dans une démarche où elle est combinée avec des normes, des objectifs de réduction et un accompagnement des transitions.


L'inaction, aussi, a un prix

La Wallonie cumule une situation budgétaire dégradée et, loin de l’image d’Epinal, l’une des pressions environnementales parmi les plus fortes d'Europe.

La préférence au préventif par rapport au curatif est aussi fondée économiquement. Les inondations de juillet 2021 ont coûté 5,2 milliards d'euros à la Wallonie selon le Commissariat spécial à la Reconstruction ([3]), dont 2,8 milliards directement à charge de la Région. Les modèles hydrologiques montrent que des écosystèmes plus résilients auraient permis de réduire l'ampleur des dégâts, des écosystèmes qui ont été dégradés du fait d’intérêts économiques particuliers et court-termistes.

La Wallonie empruntera désormais à des conditions moins favorables, dans un contexte où ses marges budgétaires sont déjà quasi inexistantes. « Cela va nous obliger à davantage de mesures », constate le Ministre-Président Adrien Dolimont. La première à envisager, et aussi la plus responsabilisante et la plus juste, est de ne plus laisser la situation se dégrader silencieusement sous l'effet d'externalités que le contribuable devra in fine prendre en charge. Le plan de restauration de la nature — plan impulsé par l’Europe pour mettre fin à la dégradation des écosystèmes — est une première opportunité, et les projets de plans allemand et néerlandais, en posant le diagnostic qu’aucune restauration durable n’est possible sans réduire les pressions polluantes, montrent la voie.

Le coût de l'inaction environnementale ne cesse de croître et la dette de se creuser. Dans ce double contexte, on ne comprend pas pourquoi la Wallonie ne se saisit pas du principe du pollueur-payeur éprouvé chez ses voisins, qui permet de faire d’une pierre deux coups, assainir les budgets et restaurer la nature.

Une contribution de Gaëtan Seny, Responsable Politique Agriculture, Natagora, et Etienne de Callataÿ, Chief Economist, Orcadia AM

[1] Voir par exemple le tout récent rapport de Tom Huppertz et al. pour le SPF Santé publique, Sécurité de la Chaîne alimentaire et Environnement (avril 2026) relatif aux mécanismes de financement de la dépollution PFAS.

[2] Cour des Comptes européenne, “Rapport spécial sur le principe du pollueur-payeur”, 2021, https://www.eca.europa.eu/lists/ecadocuments/sr21_12/sr_polluter_pays_principle_fr.pdf

[3] https://www.wallonie.be/fr/inondations/bilan-complet-du-commissariat-special-la-reconstruction

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