
Il faut se défaire de cette distinction très parisienne entre les « intellectuels », les « sachants » et ceux auxquels il ne resterait que le droit d’écouter.
L’intelligence n’est pas un ordre social. Elle ne se mesure ni aux diplômes ni aux titres, mais à la capacité d’éclairer une question, de confronter les faits, de formuler un doute et d’accepter la contradiction.
Prendre publiquement la parole est un acte citoyen. Les réseaux sociaux l’ont rendu possible. Ils charrient certes de la brutalité et de l’approximation, mais ils ont aussi brisé le monopole de la parole publique et ouvert la conversation démocratique à des voix autrefois ignorées.
Les médias traditionnels s’enrichissent de ces avis, de ces savoirs et de ces expériences. Ils peuvent les confronter et leur donner la profondeur que l’instantanéité numérique efface parfois. La démocratie y gagne. Cette présence est d’autant plus nécessaire que le débat politique paraît parfois saturé, non par la réflexion collective, mais par les pulsions personnelles de quelques personnalités.
Le danger grandit lorsque le Royaume glisse vers une particratie lissée par un marketing politique redoutablement efficace. L’émotion remplace alors l’argument et la visibilité tient lieu de légitimité.
Dans le même temps, les conseils supérieurs, les autorités et les institutions publiques sont trop peu entendus. Le Parlement, soumis à la discipline des partis, n’est plus toujours la chambre de délibération espérée. Les propositions de loi s’effacent face aux impulsions des états-majors. La particratie ne reflète pourtant que partiellement le vote populaire : elle accorde un pouvoir disproportionné aux appareils et à ceux qui sélectionnent les candidats.
Il ne s’agit pas de remplacer la démocratie par le gouvernement des experts.
L’expert n’est ni neutre ni infaillible. Son rôle est d’éclairer le choix, pas de le confisquer. Cette parole ne s’oppose pas au monde politique : elle complète le vote citoyen, l’informe et le maintient vivant entre deux élections.
De cette pluralité peut naître une démocratie expertale, où la décision reste politique tout en se nourrissant de connaissances contradictoires et accessibles à tous.
Face aux bouleversements climatiques, technologiques, sociaux et géopolitiques, se retirer du débat public livrerait le terrain au vacarme et aux intérêts les mieux organisés. Y entrer avec rigueur, modestie et courage est l’un des gestes salutaires de notre temps. Car la démocratie vit de toutes les intelligences qui acceptent de se parler.
Illustration : Cicéron au Sénat accuse Catilina, fresque peinte entre 1882 et 1888 par Cesare Maccari.