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Précompte immobilier et taxe sur la force motrice: quand les politiques font payer leurs « erreurs » de gouvernance aux entreprises¹

Analyse économique & fiscale. Le décret-programme wallon du 19 décembre 2025 réintroduit, après vingt ans de suppression, le précompte immobilier sur le matériel et l’outillage ainsi que la taxe sur la force motrice. Ces taxes, unanimement qualifiées d’« anti-économiques » y compris par leurs propres promoteurs, n’ont pas été restaurées pour servir la politique industrielle wallonne — elles l’ont été pour régler, à la va-vite, une crise de gouvernance interne entre la Région et ses communes.

Pendant ce temps, les entreprises wallonnes, elles, paient l’addition.

Un aveu qui en dit long :

« Le mécanisme doit être rapidement corrigé »

Imaginez : il aura suffi de quelques semaines pour découvrir le « pot aux roses »

Alors que le décret-programme réinstaurant deux anciennes taxes qu’on croyait remonter à un passé révolu vient à peine d’être voté en décembre 2025, le Ministre Dequesne (« Les Engagés ») — qui semble à l’origine de la réinstauration de cette taxe — reconnaît aujourd’hui devant le Parlement wallon, lors de la séance du 24 février 2026, que « le mécanisme voté en décembre nécessite une correction rapide ».

Rarement aura-t-on vu un gouvernement admettre aussi promptement l’hérésie d’une décision fiscale majeure. Rarement aussi aura-t-on vu pareille indifférence aux conséquences économiques de cette décision.

Car il faut bien appeler les choses par leur nom : le retour de ces deux taxes n’est pas le fruit d’une réflexion stratégique sur la politique industrielle de la Wallonie. Ce n’est pas non plus la résultante d’une analyse économique rigoureuse sur les besoins de financement public.

C’est, au contraire — selon les propres mots des parlementaires présents en séance — la conséquence directe de querelles intestines entre le niveau régional et certains pouvoirs locaux (communes) : une querelle dans laquelle les entreprises n’avaient strictement rien à faire, mais qu’on a pourtant tenté de leur imposer comme fardeau fiscal.

La genèse d’un fiasco : des communes qui trichent, des entreprises qui paient

Pour comprendre l’absurdité de la situation, il faut remonter à l’origine du problème.

En 2005, dans le cadre du Plan Marshall, la Région wallonne avait supprimé :

  • le précompte immobilier sur le matériel et l’outillage,
  • la taxe sur la force motrice,

afin de stimuler les investissements industriels.

En contrepartie, la Région compensait financièrement les communes pour les recettes fiscales perdues.

Un dispositif vertueux en apparence.

Sauf que… progressivement, certaines communes — « souvent socialistes », comme l’a précisé la députée De Bue en séance — ont transformé ce mécanisme de compensation en véritable manne financière.

Comment ?

  • en déclarant des pertes gonflées ou fictives ;
  • en appliquant des taux de taxe sur la force motrice bien au-delà des plafonds recommandés (jusqu’à 26,45 € par kW dans certains cas) ;
  • en incluant dans leurs calculs des taxes supprimées depuis des années ;
  • et même, semble-t-il, en déléguant la gestion de la taxe à des opérateurs privés rémunérés au prorata des montants obtenus, créant ainsi des incitations mercantiles à maximiser les compensations régionales.

Le résultat ?

Un emballement budgétaire de 13 % par an, qui projetait la charge de compensation à 270 millions d’euros d’ici 2029, pour un dispositif qui ne devait coûter qu’une fraction de cela.

Le système était, pour reprendre le terme pudique du gouvernement, « dévoyé ».

Il était, en réalité, détourné.


Chiffres qui font mal

270 millions €

Charge projetée de compensation d’ici 2029 — selon le Ministre Dequesne :

« le système devenait létal pour les finances wallonnes ».

65,2 millions €

Enveloppe de compensation allouée aux communes pour 2026, soit 40 millions de moins que leurs pertes réelles.


La « solution » : punir les investisseurs pour châtier des communes fraudeuses

Face à cette dérive manifeste, le Gouvernement wallon (MR, Les Engagés et PS) aurait pu opter pour des solutions ciblées et proportionnées.

Il aurait pu :

  • plafonner les compensations sur base des taux recommandés ;
  • mettre en place un mécanisme de contrôle des déclarations communales ;
  • sanctionner les abus documentés.

Mais non.

Le Gouvernement wallon a choisi la voie de la facilité budgétaire et politique : réintroduire purement et simplement les taxes sur les entreprises.

Autrement dit :

  • régler le problème de quelques communes indélicates,
  • en faisant payer l’ensemble du tissu économique wallon.

Une logique sidérante :

  • des communes trompent la Région,
  • la Région supprime l’exonération des entreprises,
  • les entreprises paient les conséquences d’un système auquel elles n’ont pris aucune part.


Des taxes unanimement qualifiées d’« anti-économiques »

Le caractère le plus troublant de cette réforme est que personne ne conteste réellement son caractère nocif.

Ces taxes ne sont pas simplement impopulaires : elles sont structurellement anti-compétitives.

Elles frappent directement :

  • les machines,
  • les équipements industriels,
  • les moteurs et installations productives.

Autrement dit, elles taxent l’outil de production lui-même.

Conséquence :

elles pénalisent mécaniquement les entreprises qui :

  • investissent,
  • modernisent leur appareil productif,
  • décarbonent leurs activités.

Certaines entreprises évoquent déjà des surcoûts de plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’euros, représentant :

  • des emplois,
  • des investissements différés,
  • des projets abandonnés.

La distorsion de concurrence est particulièrement forte en Wallonie Picarde, coincée entre :

  • la Flandre,
  • et la France du Nord,

où ces taxes n’existent quasiment pas.


Le paradoxe wallon : prôner la réindustrialisation en pénalisant l’industrie

Le contexte économique actuel met la réindustrialisation au cœur des politiques européennes.

La pandémie et la guerre en Ukraine ont montré la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Partout, les États cherchent à :

  • relocaliser les productions,
  • attirer les investissements industriels,
  • sécuriser les chaînes de valeur.

Et que fait la Région wallonne ?

➡️ Elle réintroduit deux taxes pénalisant l’investissement industriel.

Elle envoie donc le signal exactement inverse à celui attendu par les investisseurs.


Ce que vous devez faire dès maintenant

Face à cette réforme annoncée comme devant être « rapidement corrigée », mais sans calendrier précis, les entreprises devraient envisager plusieurs actions :

  • Réaliser un inventaire exhaustif de tous les équipements industriels selon leur période d’acquisition

(avant 2005, 2005-2020, 2021-2025, à partir de 2026).

  • Quantifier l’impact fiscal de ces mesures et l’intégrer dans les prévisions financières.
  • Interpeller les fédérations professionnelles

(Agoria, UCM, CCI, UWE).

  • Surveiller les développements législatifs.
  • Documenter précisément les pertes et surcoûts, en vue d’éventuels recours ou négociations.


Conclusion : une leçon de gouvernance par l’absurde

La réforme wallonne du précompte immobilier sur le matériel et l’outillage et de la taxe sur la force motrice constitue un cas d’école de mauvaise gouvernance fiscale.

Une décision :

  • prise dans la précipitation,
  • sans données fiables,
  • pour résoudre un problème interne de gouvernance publique,
  • en faisant payer ceux qui n’en sont pas responsables.

Au-delà du montant des taxes, c’est surtout le signal politique qui inquiète : en Wallonie, les règles fiscales peuvent changer brutalement, sans lien direct avec la politique économique.

Dans un contexte où la Région devrait attirer les investissements industriels, elle envoie au contraire un signal d’instabilité fiscale.

C’est une faute politique grave.

Et pour les entreprises wallonnes, un signal d’alarme qu’il serait dangereux d’ignorer.

__________

¹ Source : Décret-programme wallon du 19/12/2025 – Débats parlementaires du 24 février 2026 : interventions de MM. Lefebvre (PS), Mocket (Ecolo), Mme De Bue (MR) et M. le Ministre Dequesne (Les Engagés).

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