
Ce basculement s’observe aux États-Unis depuis le tournant néolibéral du début des années 1980, marqué par le recul du syndicalisme, l’externalisation des emplois et l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés.
Le Financial Times en apporte une confirmation spectaculaire à partir des données du Bureau of Economic Analysis. Au deuxième trimestre, les bénéfices des entreprises américaines avant impôt ont atteint 4 800 milliards de dollars en rythme annualisé, soit 18 % du revenu national. C’est leur niveau le plus élevé depuis l’immédiat après-guerre.
Dans le même temps, la part revenant aux travailleurs sous forme de salaires et d’avantages sociaux est tombée à 60 %, son niveau le plus faible depuis les années 1950. En juillet, le salaire horaire réel a même reculé de 0,2 % sur un an.
La rentabilité des entreprises n’est évidemment pas condamnable. Elle finance l’investissement, l’innovation et une partie des retraites. Le problème apparaît lorsque les gains de productivité cessent d’alimenter les salaires et se concentrent presque exclusivement chez les détenteurs du capital.
Deux économies se séparent alors.
Celle de ceux dont le patrimoine fructifie et celle de ceux qui vivent de leur travail. Les premiers voient leur richesse se composer. Les seconds découvrent que leurs efforts ne leur permettent plus de les rejoindre.
L’intelligence artificielle pourrait creuser cette fracture historique.
Il est encore trop tôt pour en mesurer la part exacte dans les chiffres récents. Mais son mécanisme est clair : dans une économie de services, une technologie capable de remplacer progressivement le travail intellectuel transfère la valeur à ceux qui possèdent les algorithmes, les données, les puces et les infrastructures.
Si la productivité devient collective tandis que la propriété reste concentrée, le contrat social deviendra intenable.
Le débat n’est donc pas de combattre le capital. Il s’agit de reconnecter l’efficacité et la justice, en associant davantage les travailleurs aux profits, à la propriété et aux gains de productivité de l’IA.
Car aucune société ne peut durer lorsque l’échelle du travail s’arrête bien avant la plateforme de la richesse.