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Enseignement: économiser et améliorer

Parmi les mesures budgétaires suggérées par un « comité d’experts » dont j’ai été un des membres et retenues par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), l’augmentation de 20 à 22 périodes de 50 minutes pour les enseignants du secondaire supérieur est vraisemblablement celle qui a suscité le plus d’opposition. Les critiques sont de différents ordres : alourdissement de la charge de travail pour un salaire inchangé – alors que le métier est déjà pénible, en témoignent les pénuries –, atteinte aux droits acquis, perte de pouvoir d’achat pour les enseignants concernés qui prestent à temps partiel, destruction d’emplois et signe d’un manque d’estime envers les enseignants. Qu’en penser ?

Malaise

Il y a un malaise certain au sein du monde de l’enseignement, c’est une évidence, avec des enseignants qui quittent le métier, des enseignants qui ont des fins de mois difficiles, des enseignants en incapacité de travail, des enseignants se sentant dévalorisés, et des cours pas donnés. Ce malaise est pour partie celui, général, de la classe moyenne, notamment en termes de pouvoir d’achat et d’accès au logement, mais il a aussi une dimension spécifique, éclairée par l’enquête TALIS de l’OCDE, dont les résultats pour 2024, portant sur le secondaire inférieur, viennent d’être publiés.

Bien sûr, il faut être prudent avec les comparaisons internationales, bien sûr que la Belgique c’est la Flandre et la FWB, c’est la ville et la campagne, les quartiers aisés et les quartiers défavorisés, mais s’il devait ressortir une chose c’est que l’enseignant belge a un vécu professionnel proche du ressenti chez les voisins. Là où le Belge se distingue, c’est, en particulier, par l’âge moyen plus bas (car il part plus tôt à la retraite), par la moindre perméabilité des parcours professionnels entre enseignement et activité hors école, par la plus grande part d’élèves à besoins spécifiques et d’élèves ne parlant pas la langue d’enseignement à la maison, par la moindre autonomie sur le plan de l’enseignement, par des charges administratives plus lourdes et des changements réglementaires plus pénibles, par un nombre d’heures de cours moindre et une charge totale hebdomadaire de travail également moindre, et par un niveau de satisfaction salariale plus élevé. Oui, vous avez bien lu : 69% des enseignants belges se disent satisfaits de leur rémunération, contre 39% en moyenne dans l’OCDE.

Moindre mal

Nul ne se réjouit de demander à qui que ce soit de travailler plus pour un salaire inchangé, mais il faut parfois se résoudre au moindre mal. La FWB doit réduire son déficit, seuls les apprentis sorciers des marchés financiers prétendront le contraire, et elle n’a guère de prise sur ses recettes, le minerval dans le supérieur étant une exception. Elle doit donc diminuer ses dépenses, et là, la masse salariale dans l’enseignement obligatoire est, de très loin, le poste le plus important. On peut certainement penser que la FWB a mal géré ses finances, mais, en même temps, il faut admettre que la FWB a dépensé pour l’enseignement plus qu’elle n’en avait les moyens – et pour un mauvais résultat tant en termes qu’efficacité que d’équité, voir les enquêtes PISA et PIRLS –, qu’elle a malheureusement augmenté la dose (réduction des charges horaires, « masterisation », …) et que maintenant il est juste et légitime de reprendre ce qui a été donné et de faire des économies substantielles.

Comment faire des économies ? En augmentant la taille des classes ? En diminuant le nombre d’heures de cours ? En abaissant les seuils de réussite ? En fermant les écoles rurales ? En sacquant dans l’enseignement spécialisé ? A tout prendre, demander non pas à tous les enseignants, contrairement à ce qui est souvent présenté, mais à ceux du secondaire supérieur de travailler plus semble une moins mauvaise solution. D’abord, les enseignants en Belgique francophone ont une charge horaire moins lourde que la plupart de leurs collègues des pays industrialisés. Incidemment, rappelons qu’avant le Pacte d’excellence, dans le secondaire supérieur, ils étaient supposés donner entre 20 et 22 périodes de cours. On ne fait donc que remonter à l’ancienne borne supérieure. Ensuite, concentrer l’effort, parmi celles et ceux qui travaillent pour la FWB, tous secteurs confondus, sur les enseignants du secondaire supérieur participe d’une logique redistributive, ceux-ci ayant un revenu horaire plus élevé que la moyenne. Enfin, harmoniser la charge horaire – pas les salaires – avec les enseignants du secondaire inférieur semble se justifier en termes de pénibilité et réduira une forme de ségrégation entre enseignants.

Non, être prof n’est pas une sinécure, et oui nous souffrons d’un manque de respect à l’égard des enseignants, et oui là où l’enseignement est mieux valorisé, l’enseignement fonctionne mieux, et oui encore Philippe Aghion, récent Prix Nobel d’économie, a redit, si nécessaire, combien l’enseignement importait pour l’innovation et le bien-être. Mais ne confondons pas revalorisation sociétale et revalorisation pécuniaire. Nos enseignants prestent moins qu’à l’étranger pour un salaire qui n’est pas moindre. Autonomie insuffisante, charges administratives trop lourdes, irrespect des parents, hétérogénéité mal accompagnée des classes, précarité des nouvelles recrues, bâtiments et équipements qui laissent à désirer, écoutons le mal-être des profs, et donnons-lui des réponses payables et adaptées !

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