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Le dollar face à une nouvelle tempête: vers une troisième rupture après 1934 et 1971 ?

L’histoire monétaire américaine est traversée par des moments de rupture que les contemporains croyaient impossibles… jusqu’au jour où ils se produisirent.

En 1934, Franklin Roosevelt décida de dévaluer brutalement le dollar et d’interdire la détention privée d’or afin de restaurer la capacité d’action de l’État américain, étranglé par la déflation et l’effondrement bancaire. Cette décision constitua une forme de défaut monétaire implicite : les États-Unis ne remboursaient plus en une monnaie de même valeur.

En 1971, Richard Nixon suspendit unilatéralement la convertibilité du dollar en or. Là aussi, la décision était présentée comme provisoire. Elle devint permanente. En quelques jours, les accords de Bretton Woods, qui régissaient l’ordre monétaire mondial depuis 1944, disparurent. Les États-Unis choisissaient alors de préserver leur croissance intérieure plutôt que la stabilité monétaire internationale.

Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, l’Amérique se retrouve face à une contradiction comparable, mais d’une ampleur encore supérieure. Elle doit simultanément financer une dette publique gigantesque, préserver le rôle mondial du dollar, soutenir ses marchés financiers, maintenir une croissance artificiellement élevée et absorber une inflation qui réapparaît sous l’effet des tensions énergétiques, industrielles et géopolitiques.

Or ces objectifs deviennent incompatibles. Car le problème fondamental des États-Unis n’est plus uniquement budgétaire. Il est désormais monétaire. Le système américain repose sur une hypothèse implicite : le reste du monde continuera indéfiniment à accepter de financer les déficits américains en achetant des obligations libellées dans une monnaie que Washington contrôle seul.

Mais cette confiance commence à se fissurer. Les marchés obligataires américains envoient déjà des signaux de tension. Les taux longs remontent malgré les espoirs d’assouplissement monétaire. Les investisseurs réclament une rémunération plus élevée pour absorber une dette fédérale dont la trajectoire devient explosive. Et plus les taux augmentent, plus le coût du refinancement de l’État américain devient lui-même inflationniste.

C’est ici qu’apparaît un scénario très délicat sur le plan politique : celui d’une « nationalisation implicite » du marché obligataire américain. Dans un tel contexte, la Federal Reserve pourrait être progressivement amenée à devenir l’acheteur structurel de la dette fédérale, directement ou indirectement. Les banques américaines, les fonds de pension et les institutions financières seraient encouragés, voire contraints par la réglementation, à détenir davantage de dette publique. Ce mécanisme existe déjà partiellement. Mais il pourrait changer d’échelle.

Les États-Unis ne feraient pas défaut officiellement. Ils organiseraient une absorption interne de leur dette, financée par une création monétaire diffuse et durable. Ce scénario rappellerait certains épisodes européens d’après-guerre, mais avec une différence fondamentale : la monnaie concernée n’est pas périphérique. C’est la monnaie centrale du système mondial.

Et c’est précisément ce qui rend la situation extraordinairement sensible. Car si la confiance internationale dans le dollar devait s’éroder progressivement, il ne faudrait pas imaginer un effondrement brutal. Les grandes monnaies meurent rarement dans le fracas. Elles se délitent lentement, par glissements successifs, par adaptations discrètes, par une perte graduelle de crédibilité.

Le monde entrerait alors dans une zone monétaire beaucoup plus instable. L’or (et l’immobilier) retrouverait un rôle tacite d’ancrage psychologique. Certaines matières premières pourraient devenir des quasi-réserves monétaires. Les banques centrales accéléreraient leur diversification hors du dollar. Et les investisseurs chercheraient moins le rendement que la protection contre l’érosion monétaire.

Dans un premier temps, Wall Street pourrait même continuer à monter fortement. Mais cette hausse deviendrait ambiguë : les indices progresseraient peut-être moins parce que les entreprises créent davantage de richesse… que parce que la monnaie elle-même perdrait progressivement sa capacité de mesure. C’est toujours le paradoxe des grandes crises monétaires : elles produisent d’abord l’illusion de la prospérité nominale avant de révéler l’appauvrissement réel.

1934 avait marqué la fin du dollar-or domestique. 1971 avait consacré la fin du dollar-or international.

La décennie actuelle pourrait ouvrir une troisième rupture : celle d’un dollar qui resterait dominant, mais dont la stabilité ne serait plus incontestable. Et lorsqu’une monnaie mondiale cesse d’être absolument crédible, ce n’est pas seulement un système financier qui vacille. C’est l’architecture entière de la puissance qui commence à changer de nature.

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