Régulation numérique: L’Europe surprotège-t-elle quand les États-Unis dérégulent ?
Temps de lecture: 5 min |11 mars 2025 à 09:10
Thibault Verbiest
Founding partner @ Dalaw Avocats
L’Union européenne et les États-Unis adoptent des approches radicalement différentes en matière de régulation numérique. Tandis que l’UE impose des règles strictes à travers des textes comme leRGPD, leDSA, leRèglement IAetMiCA, les États-Unis favorisent uneliberté de commerce et d’innovation, avec une régulation plus souple et une place prépondérante laissée aux grandes entreprises technologiques.
Ce contraste soulève une question fondamentale :faut-il privilégier la protection des citoyens et du marché ou favoriser l'innovation et la compétitivité ?
L’Union européenne : la régulation comme pilier du numérique
L’Europe s’est positionnée enleader mondial de la régulation du numérique, avec plusieurs textes majeurs qui imposent des règles strictes aux entreprises du secteur.
RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) – 2018
LeRGPDest l’un des textes les plus emblématiques de la régulation européenne. Il vise àprotéger les données personnelles des citoyens européenset àrendre les entreprises responsables de leur utilisation. Il impose des obligations strictes, telles que :
Leconsentement explicitedes utilisateurs pour la collecte de leurs données.
Le droit à l’effacement des données(droit à l’oubli).
Des sanctions pouvant atteindre4 % du chiffre d’affaires mondialen cas de non-respect.
Si le RGPD est considéré comme une avancée en matière dedroits fondamentaux, il est aussi perçu comme un frein pour les entreprises, notamment les start-ups qui peinent à se conformer aux exigences administratives.
DSA (Digital Services Act) – 2023
LeDigital Services Actvise àréguler les grandes plateformes en ligne(Google, Meta, Amazon, etc.) en imposant :
Unemodération plus stricte des contenus illégaux.
Unetransparence accruesur les algorithmes de recommandation.
Des sanctions financières en cas de non-respect.
L’objectif est de rendre l’espace numériqueplus sûretplus transparent, mais des voix s’élèvent contre une potentiellecensure excessiveet un risque deprotectionnisme déguiséciblant les entreprises américaines.
Règlement IA – 2024
L’UE a été la première à adopter uncadre juridique pour l’intelligence artificielle, classant les systèmes d’IA endifférents niveaux de risque. Le règlement impose :
Desinterdictions pour les IA à haut risque(ex : reconnaissance faciale en temps réel).
Unetransparence obligatoirepour les systèmes influençant la prise de décision humaine.
Des exigences accrues en matière desécurité et d’éthique.
Cette approche prudente est vue comme unegarantie contre les dérives de l’IA, mais aussi comme un frein potentiel à l’innovation, alors que les États-Unis avancent plus vite sur le développement de l’IA générative.
MiCA (Markets in Crypto-Assets) – 2024
AvecMiCA, l’UE est aussi pionnière dans la régulation des cryptomonnaies, imposant :
Unesurveillance stricte des émetteurs de stablecoins.
Unetransparence renforcée pour les plateformes d’échange.
Uneprotection accrue des investisseurs.
Là encore, l’Europe joue la carte de lasécurité financière, tandis que les États-Unis sont encore en train de débattre d’une approche cohérente sur les crypto-actifs.
Les États-Unis : une approche plus libérale et tournée vers l’innovation
Contrairement à l’Europe, les États-Unis privilégient laliberté économiqueet laissent une large place à l’auto-régulation des entreprises. Cette approche repose sur trois grands principes :
Moins de régulation, plus d’innovation: Les géants de la tech (Google, Meta, OpenAI, etc.) évoluent avecpeu de contraintes légales, ce qui leur permet d’innover plus rapidement que leurs homologues européens.
Protection de la liberté d’expression: Contrairement à l’UE, les États-Unis ont une approcheplus permissivesur la modération des contenus en ligne, s’appuyant sur lePremier Amendement. Cela conduit parfois à des polémiques, comme celles sur la désinformation ou les discours haineux.
Régulation fragmentée: Contrairement à l’UE qui adopte desréglementations globales, les États-Unis ont une régulationpar secteuret parfois mêmepar État. Par exemple, la Californie a adopté leCalifornia Consumer Privacy Act (CCPA), inspiré du RGPD, mais il n’existe pas encore de loi fédérale similaire.
Une confrontation inévitable entre les deux modèles ?
Les divergences entre ces deux approches ont des impacts concrets sur l'économie et la gouvernance du numérique :
Les entreprises américaines se plaignent des contraintes européennes: Google et Meta doivent se conformer au RGPD et au DSA en Europe, alors qu’ils opèrent avec moins de restrictions aux États-Unis.
Les start-ups européennes sont désavantagées: Face aux coûts de mise en conformité, beaucoup d’entre elles peinent à rivaliser avec les mastodontes américains.
La bataille pour la régulation de l’IA s’intensifie: Tandis que l’UE adopte une approche stricte, les États-Unis misent sur la compétitivité. Certains experts craignent que l’Europe ne prenne du retard dans la course à l’IA.
Quel modèle l’emportera ?
Le débat entreprotection et libertéest au cœur des politiques numériques mondiales.
L’Europe veut devenir la référence mondiale en matière de régulation, mais court le risque d’étouffer son propre écosystème technologique.
Les États-Unis privilégient la flexibilité et la croissance, mais font face à des critiques sur l’absence de garde-fous face aux dérives du numérique.
Le futur du numérique dépendra de la capacité de ces deux modèles às’influencer mutuellementet à trouver unéquilibreentre innovation et responsabilité.